20/09/2016

Prix Édouard-Rod 2016

images.pngLe samedi 24 septembre, à 11 heures, à la Fondation de l'Estrée, à Ropraz, on fêtera les vingt ans du Prix Édouard-Rod. Ce Prix littéraire — un des rares et des plus importants en Suisse romande — a été fondé en 1996 par Jacques Chessex. Il vise à promouvoir le travail d’écrivains de qualité. Il peut récompenser soit une écriture neuve et inventive, à travers une première œuvre forte, soit une œuvre déjà confirmée, mais de haute exigence.

images-2.jpegCette année, le Prix Rod récompense un roman de Pierre Béguin, Condamné au bénéfice du doute (Bernard Campiche éditeur). Inspiré de l'affaire Jaccoud, ce roman reconstitue minutieusement un crime à jamais énigmatique. Avec finesse et précision, Béguin sonde l'âme des protagonistes de cette sombre affaire qui défraya la chronique judiciaire genevoise en 1958 (voir ici l'interview de Pierre Jaccoud, bâtonnier des avocats genevois, à sa sortie de prison).

Les festivités commenceront à 11 heures.

L'entrée est libre.

Venez nombreux !

 

27/02/2016

Petit éloge des salons*

fullsizerender.jpgAu commencement, il y a le désir ; s’il n’y a pas de désir, il n’y a pas de commencement.

En 1986, je lance, avec deux amis proches (Anne de Charmant et Frank Fredenrich) une revue culturelle : SCÈNES Magazine. Le désir était fort. Et un peu inconscient. Il n’y avait pas, en Suisse romande, de magazine exclusivement consacré à l’actualité artistique. Le pari était fou. Il tient toujours, 30 ans plus tard.

La même année, Pierre-Marcel Favre et quelques autres (dont l’éditeur Vladimir Dimitrijevic) lancent à Genève le premier Salon du Livre et de la Presse. C’est un pari risqué. images-3.jpegÀ l’époque, il suscite des sourires gênés ou des remarques acerbes. La Suisse est un petit pays : qui cela peut-il bien intéresser ? On n’aime pas, chez nous, les têtes qui dépassent. Et, au Salon du Livre, il y a beaucoup de têtes qui dépassent…

Lors de l’inauguration, je m’en souviens, les stands n’étaient pas si nombreux (et beaucoup étaient vides). Les journaux de la place, qui avaient accepté de jouer le jeu, occupaient les postes les plus en vue. Avec SCÈNES Magazine, nous avions un emplacement stratégique. Cela nous permit de présenter notre toute nouvelle revue à une foule de lecteurs, plus ou moins curieux, dont une grande partie s’abonnèrent sur-le-champ (c’est au Salon du Livre que la revue recrute le plus de nouveaux abonnés). Pour moi, ce fut également l’occasion de croiser, au carrefour des allées, des écrivains que je rêvais de rencontrer, comme Antonio Tabucchi, Pascal Quignard, Jacques Chessex, Alexandre Zinoviev, Pascal Bruckner, Bouthaina Azami (photo ci-contre) images-2.jpeget tant d’autres. De ces rencontres inopinées, autour d’un verre de vin ou d’une tasse de café, est née une amitié qui dure encore...

Au fil des ans, le Salon s’est transformé. Des journaux ont disparu (Le Journal de Genève et La Suisse). D’autres sont apparus (Le Temps). Il a pris, peu à peu, des allures de grand souk — ce qui a découragé certains visiteurs qui s’y rendaient chaque année. Trop de bruit ! Trop de remue-ménage ! Les livres aspirent à la solitude et au silence de la lecture.

Lieu de rencontre, d’échange et de débats, le Salon du Livre est devenu indispensable. Pour les éditeurs, qui peuvent exposer leurs livres. Pour les auteurs, qui peuvent rencontrer leurs lecteurs (s’ils le souhaitent). Pour les journalistes, qui voient se rassembler, à cette occasion, tout le petit monde littéraire, dispersé aux quatre coins de la francophonie. Pour le public, enfin, c’est-à-dire vous, moi, qui peut se retrouver autour d’une passion commune pour la littérature.

* Ma contribution au magnifique ouvrage édité par Isabelle Falconnier et Adeline Beaux à l'occasion du 30è anniversaire du Salon du Livre de Genève.

 

12/12/2012

L'année Rousseau

images-2.jpegNé à Genève, il y a 300 cents ans, et mort en France, à Ermenonville, en 1778 (avec un passeport prussien !), Jean-Jacques Rousseau aura mené la vie d’un vagabond, tantôt adulé par les grands de ce monde et tantôt pourchassé pour ses idées progressistes. On se souvient que sa bonne ville natale, à l’exemple de Paris, a brûlé deux de ses livres, L’Émile et Le Contrat social, sur la place publique, en 1762. Il a refusé les honneurs et les compromissions. Il s’est battu, sa vie durant, pour son indépendance irréductible. Il a aimé des marquises et des comtesses, mais a passé trente ans avec Thérèse Levasseur, une blanchisseuse qui ne savait ni lire, ni écrire, selon la légende, et qu’il a épousée, lui, l’adversaire farouche des conventions.

L’année qui se termine aura été l’année Rousseau. Publications et republications (dont l’œuvre complète en version numérique chez Slatkine). Colloques. Pièces de théâtre. Opéras. Films et téléfilms. N’en jetez plus, la cour est pleine ! Il y aura eu à boire et à manger dans cette frénésie commémorative. images-4.jpegDu bon, et même du très bon, comme le livre de Guillaume Chevevière, Rousseau, une histoire genevoise (Labor et Fides), et la pièce de Dominique Ziegler, Le trip Rousseau. images-3.jpegUn opéra plutôt moyen : JJR (Citoyen de Genève). Une série de courts métrages : La faute à Rousseau, où le meilleur côtoyait très souvent le pire. Mais Rousseau n’était-il pas l’adversaire acharné du spectacle ?

Moi qui ai eu la chance de parler de Rousseau à New York, à Paris et en Californie, j’ai pu me rendre compte de l’extraordinaire actualité de sa pensée, qu’elle soit politique (elle a influencé le mouvement Occupy Wall Street et celui des Indignés), pédagogique (on lit encore L’Émile dans tous les instituts de formation des maîtres), musicale ou botanique (on considère Jean-Jacques comme le précurseur de l’écologie). Sans parler, bien sûr, de son influence littéraire. Son roman épistolaire, La Nouvelle Héloïse, a fait pleurer des générations de lectrices. Et les Confessions, chef-d’œuvre d’introspection rusée, a montré la voie à ce qu’on appelle aujourd’hui l’autofiction, représentée par Annie Ernaux, Delphine de Vigan ou Christine Angot.

images-6.jpegCette année aura été également celle de Jean Starobinski, écrivain et critique genevois qui vient de fêter ses 92 ans et de publier, coup sur coup, trois livres extraordinaires. L’un sur Rousseau*, le deuxième sur Diderot** et le dernier sur l’histoire de la mélancolie***. Que serait Jean-Jacques sans Staro, comme l’appelaient ses étudiants ? Le professeur genevois a contribué, comme nul autre, à faire (mieux) connaître, la pensée de Rousseau : l’importance du regard dans son œuvre, son désir constant de transparence, ses ruses pour séduire ses contemporains tout en les accusant, son tempérament mélancolique.

Oui, il faut relire Rousseau, tous les jours, comme Starobinski nous le conseille : c’est une mine, un trésor d’humanité, de liberté et de poésie.

* Jean Starobinski, Accuser et séduire, Gallimard, 2012.

** Jean Starobinski, Diderot, un diable de ramage, Gallimard, 2012.

*** Jean  Starobinski, L’Encre de la mélancolie, Le Seuil, 2012.


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19/08/2012

Une vie palpitante

Ma mère est née entre deux guerres. Mais les combats qu’elle a livrés, sa vie durant, sont innombrables. Elle est née à Trieste, autrefois métropole austro-hongroise, peu après que la ville est passée aux mains des irrédentistes et se met à parler italien. Vingt ans plus tard, Trieste est prise par les Allemands, avant d’être occupée, pendant 40 jours, par les troupes du Maréchal Tito en 1945, puis libérée par les soldats néo-zélandais. En 1947, la ville devient alors territoire libre.

C’est précisément cette année-là que ma mère abandonne un pays dévasté par la guerre. Elle a 22 ans. Elle quitte l’Université, où elle poursuit des études de Lettres, et ses parents, ses deux sœurs et son frère. Sur les conseils d’un pasteur du Piémont, elle prend le train, comme une foule d’émigrants, pour un petit pays dont elle connaît à peine le nom : la Suisse. Elle atterrit à Nyon, dans une clinique privée, la Métairie, où elle devient infirmière en psychiatrie. En quelques mois, elle apprend le français, sa troisième langue après l’allemand et l’italien. La vie n’est pas facile. Les médecins sont tout-puissants, et les mains, baladeuses. Elle se bat pour se faire respecter.

Une Étrangère est constamment au commencement de son histoire.

Les bals. L’envie de s’évader. Une autre vie. Elle se marie avec un beau jeune homme, vaudois, rêvant, lui aussi, de fuite et de voyages. C’est compter sans la belle-famille qui veut dicter sa loi. « Vous irez travailler et nous garderons votre enfant. » Ma mère enchaîne les tâches alimentaires. Petite main dans un atelier d’abat-jour. Vendeuse dans un grand magasin de bas. Dactylo pour une compagnie d’assurance. C’est, à chaque fois, un nouveau combat. Toute sa vie, une Étrangère doit faire ses preuves.

De guerre lasse, ma mère récupère son enfant, quitte Nyon et sa belle-famille possessive, et s’installe à Genève, ville où l’on parle toutes les langues. Nouveau départ. Nouvelles luttes. Elle se bat pour faire valoir ses diplômes italiens. Peine perdue. La Suisse ne reconnaît pas les certificats d’étude étrangers. Une huile du DIP, au nom prédestiné, Monsieur Christe, séduit par son accent, l’engage à l’essai. C’est une nouvelle vie qui commence.

Trente années d’enseignement heureux, puis les derniers combats. La longue maladie de mon père. Le cœur qui se met à battre la chamade. Les doigts déformés par les lessives à l’eau de Javel. Les yeux usés et la vue qui s’éteint au fil des jours.

Ma mère fête aujourd’hui ses 87 ans. Parmi les membres de sa famille, c’est elle qui a vécu le plus longtemps. Elle aura traversé les frontières et les langues. Les petites et les grandes guerres. Élevé deux enfants et deux petits-enfants. Enseigné à plus de six cents jeunes garnements.

Une vie de guerrière, indignée, silencieuse, minuscule. Humaine, rien qu’humaine. Toute une femme, faite de toutes les femmes et qui les vaut toutes et que vaut n'importe qui, comme dirait Jean-Paul Sartre.

Mais une vie palpitante.

 

 

 

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02/05/2012

Lucette Destouches a cent ans

images-2.jpegAu mois de juillet, elle va avoir cent ans et vit toujours à Meudon, dans le petit pavillon qu’elle occupait avec son mari, Louis Destouches, médecin des pauvres et écrivain maudit. Plus connu sous le nom de Louis-Ferdinand Céline. Le plus grand romancier du XXe siècle.

Elle, c’est Lucette Almanzor, née en 1912, abandonnée par sa mère et devenue, à force de discipline, une danseuse hors norme. Lucette aurait pu devenir danseuse-étoile, mais une méchante blessure au genou l’en empêche. Pourtant, on ne quitte pas la danse comme ça. À défaut d’être étoile, Lucette invente la « danse de caractère » qu’elle enseigne toute sa vie. Et pas à n’importe qui : Simone Gallimard (l’épouse de Claude), Françoise Christophe, Judith Magre, Françoise Fabian, la femme de Raymond Queneau, entre autres célébrités, suivent ses cours. C’est Lucette, pendant vingt ans, qui fait bouillir la marmite de Céline, devenu infréquentable après la guerre. C’est Lucette, encore, qui s’occupe de publier les inédits de son homme, dont Rigodon, qu’il achève juste avant de mourir. Et c’est Lucette, toujours, qui s’oppose à la réédition des fameux pamphlets de son mari, au prétexte que ces livres ont causé son malheur, et ruiné la vie de Céline.

Dans un livre épatant, Céline secret*, écrit avec Véronique Robert qui la connaît depuis trente ans, Lucette raconte sa vie avant Céline. Et après lui. La première rencontre : « Il avait un côté Gatsby, nonchalant, habillé avec soin, décontracté, il était d’une beauté incroyable. » images-1.jpegNous sommes en 1934. Lucette a 22 ans, Céline 40 ans. Ils ne vont plus se quitter. Dans une de ses premières lettres, Céline lui écrit : « C’est avec toi que je veux finir ma vie, je t’ai choisie pour recueillir mon âme après ma mort. »

Comme d’autres (Valéry, Camus) Céline est fasciné par les danseuses. Il donnerait tout Baudelaire, écrit-il, pour un corps de danseuse ! Pendant longtemps, jusque dans ses derniers jours, Céline vient assister aux cours que donnait Lucette, au premier étage du pavillon de Meudon. Et l’on peut dire que Céline réalise, par les mots, ce que Lucette accomplit avec son corps discipliné : une danse totale.

Elle l’a suivi partout, de Montmartre à Sigmaringen, refuge en 1944 de la bande à Pétain, du Danemark, où son homme connaît la prison, à Meudon, où le couple vint s’établir après la réhabilitation de Louis. Peu de vies d’écrivains sont aussi tourmentées, et rocambolesques, que celle de Lucette et Louis Destouches.

À presque cent ans, Lucette ne mâche pas ses mots. Celle qui a tout partagé avec Céline, de 1934 à 1961, porte un regard sévère sur notre époque qui « donne au mépris de l’homme spirituel la violence d’une passion. » Ses confidences sur Céline, sa vie, son œuvre, son obsession de la mort, donnent à ce petit livre une force insolite.

* Lucette Destouches (avec Véronique Robert), Céline secret, Le Livre de Poche.

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14/02/2012

Lettre d'amour à l'étrangère

DSCN6155.JPGNous nous sommes rencontrés parmi les livres. Tu lisais Jaccottet, la poésie romande, les voyages de Bouvier. Et moi, déjà, j’essayais de m’évader de ce monde. Pour aller ailleurs. Vers l’autre monde. Toi.
Je suis arrivé, un beau soir, avec mon ami Claude Frochaux, à l’hôtel du Skydome. Juste à côté de la tour du même nom.
Octobre 1997. Salon du Livre de Toronto.
Tu m’attendais, assise au fond d’un fauteuil en cuir vert, lisant, dans la pénombre, un livre d’Ella Maillard ou de Corinna Bille. Tes chers auteurs romands. Tu les lisais depuis le nouveau monde. Tu les lisais depuis l’exil d’une vie que tu avais choisie et qui te convenait parfaitement.
C’est comme cela qu’il faut lire certains livres : dans le silence et le secret. L’exil heureux.
Tu les lisais en m’attendant. De temps à autre, tu levais les yeux de ton livre, guettant l’arrivée de celui que tu devais accueillir. Un écrivain romand en fuite. Moi. Une dizaine de livres. Publiés à Paris, à Lausanne ou ailleurs. Pour reconnaître ton invité, tu avais une photo. Ancienne. En noir et blanc. Sur laquelle je portais une chemise imprimée de centaines de petits personnages.
Nous sommes arrivés en traînant nos valises, fatigués par le long voyage. Trop absorbée par ta lecture, tu n’as pas levé l’œil de ton livre. Et c’est moi, en premier, qui suis allé vers toi. Sans te connaître. Ni te reconnaître. Car je n’avais pas de photo. Seulement quelques lettres échangées au cours de l’été précédent.
Je connaissais ton nom : Corine. J’ignorais ton visage.
Pourtant, sans te connaître, je t’ai reconnue. J’ai osé déranger la belle lectrice qui était absorbée entièrement par sa lecture. Tu nous as accueillis. Nous avons bu du vin, mangé des chicken wings devant la baie vitrée qui donnait sur le terrain de basket au centre de l’hôtel. Il y avait un match ce soir-là. Les Raptors de Toronto rencontraient les Hawks de Miami. C’était étrange et excitant. On parlait de littérature en admirant les dunks qui s’enchaînaient sur le terrain. Sous les applaudissements des spectateurs que nous n’entendions pas. Nous étions seuls au monde. Heureux dans notre cage de verre.
Deux jours plus tard, je suis parti à Montréal. Donner des conférences. Rencontrer des lecteurs, d’augustes professeurs de fac qui avaient lu mes livres. On s’est téléphoné deux fois. Une fois brièvement. Une autre fois si longuement que j’ai raté la conférence que je devais donner à l’Université de Montréal. Au moment de partir, je t’ai écrit une lettre truffée de citations et de bons mots, de réflexions philosophiques. Pour te faire impression. Cela a bien marché. À mon retour en Suisse, une semaine plus tard, une lettre m’attendait.
Et c’est par l’écriture que tout a commencé.
Je t’écrivais le soir en t’envoyant, en primeur, un chapitre du livre que j’étais en train d’écrire. Le lendemain, à mon réveil, je trouvais un message de toi dans ma boîte. Qui me réclamait un autre chapitre. Bientôt, je fus à court de munition. Il me fallut inventer la suite du livre au fil des jours et des nuits. Tu n’étais jamais rassasiée. C’est ainsi que L’Enfant secret est né.
Tu m’as rejoint deux ans plus tard, un certain 11 septembre. 1999. Tu as quitté le Nouveau monde pour retrouver l’Ancien. La terre où tu es née. Où tu étais devenue l’étrangère. Sauf pour moi, bien sûr. Depuis ce jour, je suis parti, puis revenu. Puis reparti. Quand on écrit, on n’a jamais fini de faire le tour du monde. Mais on n’a jamais cessé de s’écrire. En silence ou par mail. De nuit comme de jour. Les mots sont des serments. Des jonquilles. Des orages. Des primevères. Les ferments de l’amour insoumis.
Saurai-je aimer comme j’écris ?

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25/03/2009

Pour Adrien Pasquali

images.jpegOn l'oublie trop souvent : écrire est difficile, incertain, périlleux, angoissant — surtout en Suisse romande où tout conspire à étouffer les voix qui pourraient être singulières. Les exemples ne manquent pas d'écrivains étranglés par le silence ou l'indifférence. Adrien Pasquali était de ceux-là. Il y a dix ans, le 23 mars 1999, à Paris, il a décidé de se donner la mort, et d'abandonner les siens. Jérôme Meizoz, qui l'a bien connu, lui adresse, dix ans plus tard, de belles lettres, qu'on peut lire ici.
Au fil des livres, Adrien Pasquali (né en 1958) semblait approcher de plus en plus un secret qui le brûlait, secret rattaché à l'enfance, au déracinement et à l'apprentissage d'une langue qui aura toujours été étrangère. Secret, encore, d'un silence qui était comme le berceau (ou l'origine) de la passion d'écrire.
Déjà La Matta, roman publié chez Zoé en 1993, tentait à sa manière de circonscrire une blessure liée à l'émergence de la folie, à la mort, à l'enfance — ou peut-être à la mort de l'enfance. Ce roman bref et intense avait le charme de ces journées d'été qui laissent sur la peau (et dans les yeux) des marques vives qui accompagnent longtemps le promeneur.
Ces promesses, Pasquali les tient dans Le pain de silence* jusqu'aux limites de la parole. Même interrogation de l'enfance, des mots échangés (et surtout retenus), de cette loi du secret qui régne si cruellement dans certaines familles et tue dans l'œuf tout rêve de communication. Même écriture musicale, aussi, qui sonne juste et bien dans sa répétition obsessionnelle des mêmes motifs. Même louvoiement inquiet entre récit et roman en quête d'une forme qui concilie enfin (ou réconcilie) l'écriture et la présence au monde.
Constitué de deux immenses phrases, « deux amples coulées sans point ni paragraphe », le livre d'Adrien Pasquali avance comme le derviche de Voltaire, en cercles concentriques : il revient sans cesse sur ses pas comme s'il cherchait dans le passé des points d'appui pour accrocher ses mots, creuser la trace qui mène à la lumière (ou à la délivrance) du point final. Dans ce récit haletant, sans cesse entravé par des images mortifères (le père muet, la mère sacrifiée aux travaux domestiques), on avance avec angoisse vers la fin, longuement différée, où le silence, comme la glace, menace à chaque pas. L'ironie veut que ce silence, dont il essaie par tous les moyens de se libérer comme d'une gangue funeste, Pasquali ait choisi de le rejoindre pour toujours.

* Adrien Pasquali, Le pain de silence, éditions Zoé, 1999.

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20/03/2009

Le monde d'Alain Bagnoud

images.jpegCe n'est pas tous les jours qu'un ami fête son anniversaire  — en plus un chiffre rond, et symbolique ! C'est l'occasion de rappeler le dernier livre d'Alain Bagnoud, dont nous avons déjà parlé sur ce blog. La chronique douce-amère d'une adolescence déchirée entre fendant et pétard…

On dit souvent, à tort, que la littérature romande manque d'ambition. Le jour du Dragon*, le dernier livre d'Alain Bagnoud (né en 1959), nous démontre le contraire. Comme certains sages chinois sont capables, paraît-il, de voir le monde entier dans une goutte d'eau, Bagnoud raconte, dans le courant d'une seule journée, une vie entière.
Pas n'importe quelle journée et pas n'importe quelle vie. Tout se passe le 23 avril, dans un petit village du Valais, le jour de la Saint-Georges., patron de la commune. Et ce jour fatidique, où Saint Georges terrassa le Dragon, est celui de toutes les expériences, les découvertes, les émotions, les transgressions. Nous sommes dans les années 70, années de liberté et de musique, un vent nouveau souffle même dans les villages les plus reculés. Car personne, ici bas, n'est à l'abri de l'Histoire.

Enrôlé comme tambour dans l'une des deux fanfares du villages, le narrateur va vivre cette journée comme un parcours initiatique. C'est d'abord le sentiment — douloureux, puis exaltant — d'échapper aux griffes de sa famille, à l'ordre patriarcal qui empoisonne, depuis toujours, les relations. Bientôt le narrateur tiendra tête à son père, pourra se libérer de toutes les contraintes qui l'empêchent d'être lui, c'est-à-dire d'être libre. Comment briser les chaînes de l'enfermement familial? Grâce aux copains, à la musique, aux filles, à la Poésie. C'est la première leçon de ce jour décisif.
Mais tout ne se passe pas si facilement, ni tout de suite. Grâce au talent d'Alain Bagnoud, nous pénétrons peu à peu, mot à mot, dans les couches les plus profondes de la conscience d'un personnage, superposées comme celles d'un mille-feuilles. La famille, donc, déjà omniprésente dans La Leçon de choses en un jour**, premier volet de cette autobiographie rêvée. Mais aussi la religion puisque le narrateur assiste, comme tous les villageois, à la messe célébrant Saint Georges. Rituel immuable, à la fois solennel et ennuyeux. Là encore, l'adolescent qui assiste à la messe ne se sent pas à sa place. Ce décorum ne le concerne pas ; au contraire, il l'aliène. Il ne se sent à l'aise qu'avec les copains qui l'entraînent sur des chemins de traverse. Car au centre du livre, extrêmement bien décortiqué, il y a le malaise d'« une existence médiocre, insuffisante. Un cerveau parasité de discours encombrants (…) Un magma instable qui aspire à se définir, qui cherche à se coaguler, mais infructueusement. » Jusqu'à ce jour, le narrateur n'a pas de visage, il n'est ni beau ni laid, il manque de présence au monde physique. C'est cette journée particulière, le Jour du Dragon, qui va lui permettre d'accéder à lui-même et au monde, jusqu'ici refusés. Dans le monde villageois pétri de traditions, de conventions et de clichés, il faut éviter comme la peste tout ce qui est singulier. Car le singulier doit toujours se fondre dans le collectif, le général, la famille ou le groupe.

Ce trouble indistinct, Bagnoud le creuse parfois qu'au malaise. Et l'on sent une vraie douleur affleurer sous les mots qui se cherchent, refusant les clichés et le patois identitaire. Le rite de passage se poursuit : le narrateur goûte aux délice du fendant comme à ceux du premier joint. Ces paradis artificiels ne durent jamais longtemps. Qui peut comprendre ses vertiges, ses exaltations, ses ivresses poétiques et morales? Pas la famille en tout cas, ni les copains. Les filles alors? Le narrateur va connaître sa plus grande émotion à l'église, où il embrasse pour la première fois Colinette : transgression jouissive, et sans grand risque, puisque l'église, à cet instant, est déserte. Mais le narrateur a franchi le pas. Ce baiser initiatique l'a fait entrer dans un autre monde, merveilleux et bouleversant.

Le livre se termine en musique. Ayant quitté l'uniforme de la fanfare, le narrateur retrouve ses copains dans une cave enfumée, s'essaie à jouer divers instruments, décide de fonder un groupe rock : The Dragons !, of course ! Abandonne l'abbé Bovet pour Chuck Berry et Jerry Lee Lewis. Mais l'initiation au monde, la découverte de soi par les autres n'est pas finie: grâce à son ami Dogane, le narrateur va visiter l'atelier d'un peintre marginal, Sinerrois, qui va lui ouvrir les portes de l'expression artistique en lui montrant qu'en peinture, comme en poésie, la liberté est souveraine, source de découvertes et de joies. Nouvelle leçon de vie en ce jour fatidique! La liberté de peindre et de créer se paie souvent par la solitude, le silence, le rejet social.

L'épilogue du livre met en scène, dans un garage, l'une de ces fameuses boums qui ont fait chavirer nos cœurs d'adolescents. À cette époque, le seul souci (vital) était d'inviter la plus belle fille de la classe pour danser le slow le plus long (en général Hey Jude !). C'est l'expérience ultime que fait le narrateur au terme de cette journée proprement homérique, au sens joycien du terme, puisque toute une vie est concentrée en moins de vingt-quatre heures chrono. Ce qui est un fameux tour de force. Alain Bagnoud y scrute, au scalpel, les méandres d'une conscience malheureuse, qui cherche son salut dans la musique, l'amour, la lecture, la poésie. Et qui découvre, au terme d'un long parcours initiatique, la liberté d'être soi et la présence au monde.


* Alain Bagnoud, Le Jour du Dragon, éditions de l'Aire, 2008.
** Alain Bagnoud, La Leçon de choses en un jour, éditions de l'Aire, 2006.

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13/04/2008

Bonne fête, Claude Frochaux!

320211786.jpgUne fois n'est pas coutume : célébrons l'amitié et les grands livres!
Il y a quelques années paraissait L'Homme seul*, un monument d'érudition et d'intelligence, d'humour et de philosophie, signé Claude Frochaux. C'est le livre d'un homme qui a passé sa vie parmi les livres, à Zurich, à Londres, à Genève, à Paris, à Lausanne. C'est le livre d'un immense lecteur, aussi, et d'un grand écrivain, dont le métier (et la passion) est d'éditer les autres. Sortant de l'ombre, Claude Frochaux publie aujourd'hui un essai, L'Homme seul, qui est une somme de réflexions et de propositions sur la culture, un travail magistral qui fera date.
Impossible, en quelques lignes, de rendre compte de cet essai en tout point excessif, autant par son ampleur (500 pages !), son ambition encyclopédique, sa souci d'expliquer, arguments à l'appui, les lignes de force de la culture humaine, que par sa passion communicative. Disons, pour aller vite, qu'en six boucles extraordinairement documentées (histoire, géographie, religion, philosophie, théâtre, littérature), Frochaux revisite toute l'histoire culturelle, depuis l'époque néolithique jusqu'aux années 1960, date butoir qui sanctionne à la fois la maîtrise totale de l'homme sur son environnement et la fin d'une fonction culturelle de l'art, jusqu'alors relevant du sacré.
Au fil de l'analyse, Frochaux dégage plusieurs lois qui régissent, selon lui, toute l'aventure humaine : complexité, rationalisation, laïcisation, matérialisation, démocratisation., individualisation, intériorisation. Ces 7 lois, on les retrouve à la fois dans le théâtre et la peinture, la musique et l'architecture, etc. Toutes ensemble, elles forment le nœud gordien de notre modernité, parce qu'elles sont l'aboutissement d'un immense processus (que Frochaux analyse avec méticulosité) et la promesse, sans doute, de découvertes inattendues. La fin d'une époque (où l'homme, encore, avait sa place dans une nature qu'il ne maîtrisait pas entièrement) et le début d'une ère nouvelle : celle de l'homme seul.
Disons encore, pour rassurer tous les esprits chagrins, que cet homme seul, qui a répudié Dieu et colonisé la nature, n'est pas nostalgique du passé : au contraire, il envisage l'avenir avec curiosité, angoisse parfois, lucidité toujours. Car l'histoire, dans son mouvement, n'est jamais achevée. Et personne, bien sûr, n'en connaît le fin mot.

— JMO : L'Homme seul englobe toute l'histoire humaine, de la géographie à la littérature, en passant par la religion, le théâtre, la peinture, la musique. Comment ces chapitres se sont-ils mis en place ?
— Claude Frochaux : Je dis que l'histoire, c'est du biologique sur de la géographie : il y a d'abord une biologie de base, qui est l'homme ; ensuite cette biologie est transplantée sur un terreau plus ou moins fertile. Et cela donne l'histoire. Bien entendu, cette histoire a des émanations, car l'homme ne se contente pas d'être sur terre : il a aussi une imagination, une intelligence qui le pousse à projeter dans une sorte de pacte imaginaire tout ce qu'il craint, ou tout ce qu'il souhaite : et cela donne la religion. Ensuite, il y a ce qui fait la culture. Ce qui me paraissait intéressant, ce n'est pas de faire une encyclopédie de l'aventure humaine, mais de revisiter tous ces domaines en me disant qu'ils allaient expliquer notre situation actuelle. Parce que, au fond, je m'aperçois que cela obéit à une cohérence absolue. Et que chaque étape de notre croissance — qui est une appropriation de la nature — est marquée par des jalons qui représentent chacun une forme d'art. Ainsi, à chaque fois que l'homme progresse par rapport à la nature, ces jalons nous aident à redéfinir notre situation dans notre environnement .

— Pourquoi, dans votre livre, ce point de départ (le néolithique) et ce point d'arrivée (1960) ?
— Tout commence, au néolithique, par la découverte des céréales. C'est-à-dire, pour prendre le langage imagé de la Bible, le moment où l'homme est sorti du paradis terrestre. En cultivant ses céréales, Adam sort à jamais de l'animalité. Ensuite, il va partir à la conquête de la nature, ce qui prendra longtemps, jusqu'en 1960, où, là, il ne se définira plus que par lui-même.

— On n'échappe pas à son époque…
— Oui, à condition de l'entendre en termes positifs : chaque nouvelle situation impose de nouveaux repères qu'il faut trouver ou inventer. C'est pour ça que l'art est fondamentalement utile pour savoir où l'on est et qui l'on est : on se regarde dans l'œuvre d'art comme dans un miroir.

— Que se passe-t-il exactement dans les années 1950-60 ?
— À force d'accumuler les connaissances, l'homme a fait le tour de son domaine. Ce n'est pas un hasard, selon moi, si cette époque marque aussi l'accession au plus haut sommet de l'Everest, l'exploration des fonds marins avec Cousteau, par exemple, ou les premiers Spoutniks qui tournent autour de la terre. Le même phénomène se remarque en peinture ou en littérature : là aussi, tout se passe comme si l'homme avait parfaitement maîtrisé son sujet. Les plus marqués par cette rupture, ce sont les peintres ou écrivains nés entre 30 et 40, et qui émergent après 1960.

— Malgré tout, l'aventure culturelle continue (et d'une certaine manière elle n'a jamais été aussi vivace) mais dans quelle direction ?
— Celle de la gratuité ou de la liberté totale. On n'a plus rien à justifier de quoi que ce soit. Ou alors on se réfugie entièrement en soi-même : cela donne, par exemple, une littérature souvent très égotiste, très nostalgique, où l'on ne parle que de sa famille, de son pays, de son village natal. C'est une situation nouvelle dont on tirera un jour les règles du jeu et qui donnera naissance, peut-être, à de grandes œuvres. Qui peut le dire ?

— Que reste-t-il encore à dire, à écrire, à peindre aujourd'hui ?
— Tout bien sûr ! La situation des artistes aujourd'hui est sans doute plus difficile que celle d'autrefois, quand l'art, en général, relevait du sacré, quand la parole des artistes était considérée comme une parole magique. Les peintres et les écrivains d'aujourd'hui sont tout aussi doués, bien entendu, que les anciens, mais ils sont nés au mauvais moment.
 
* Claude Frochaux, L'Homme seul, essai, L'Âge d'Homme, 1996. Repris dans la collection Poche Suisse.


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