17/05/2013

L'image de Dolorès

 

images.jpegOn dit de Dolorès qu’elle est superficielle et vaine. Qu’elle passe son temps à se faire belle, à disparaître. À s’admirer dans les miroirs. On dit aussi qu’elle n’a pas d’âme. Que tout ce qu’elle laisse derrière elle, c’est une trace de parfum. Poison de Christian Dior. On dit encore qu’elle est artificielle et vaniteuse. Une femme sans charme. Qu’elle a épousé Matt pour faire la une des magazines people. Non par amour. Qu’elle adopte des enfants pour tenter de sauver son couple.

Rien qu’une image.

Le mercredi, pourtant, sur Sunset Boulevard ou dans les boutiques snob de Palisades, elle cherche son âme. Elle se lève tôt. Elle se maquille. Elle se pomponne avec soin. Et quand elle vient me chercher dans ma chambre, elle est parée comme une guerrière. Les yeux cachés par des lunettes noires. Le nez pincé. La bouche dissimulée sous un rouge à lèvres cerise. Dol est prête au combat. Tailleur Gucci sur un chemisier en soie grège. Minaudière en satin. Escarpins Anémone en piton.

Le chauffeur nous dépose sur Palisades. C’est dix heures. Dol commence son chemin de croix. Armani. Prada. Yves Saint-Laurent. Elle croise son reflet dans les glaces. Les vendeuses tournent autour d’elles comme des vampires. Les haut-parleurs diffusent une musique douce. Bach ou Mozart ou Schubert. Quelque chose comme ça. Quelque chose qui vous donne la fièvre acheteuse. Tout le monde la connaît. Sourires, courbettes et compagnie. Mais dans son dos on rit sous cape. Des centaines de milliers de dollars chaque année pour faire comme tout le monde. Avant tout le monde. Des fortunes dépensées en vêtements. Chaussures. Accessoires. Bijoux. Pour paraître moins nue. Cacher ce corps parfait dont elle a honte.

Chaleur, excitation. Vertiges.

Elle titube et trébuche sur ses talons de dix centimètres et elle tombe dans mes bras.

À ce moment, je le vois bien, les vendeuses la détestent. Elles pensent que c’est une garce cruelle et capricieuse que Matt-la-gueule-d’ange a du mérite à supporter. Qu’elle écume les boutiques parce qu’elle n’a rien à faire. Qu’elle aime martyriser le personnel parce qu’elle a de l’argent et qu’elle peut tout se permettre. Absolument tout. Mais Dol se moque de leur mépris. Elle m’entraîne dans une cabine d’essayage grande comme une piscine. Elle passe une robe Valentino en soie sauvage à festons, très décolletée, qui laisse apparaître le tatouage sur son épaule.

« Cette robe est trop petite, dit-elle entre ses dents. Je n’arrive pas à respirer… »

Elle se tourne et se retourne, se contorsionne devant la glace.

« Tu ne trouves pas que j’ai l’air d’un beignet ?

—Non, je dis. Tu es… magnifique ! »

En maugréant, elle plaque la robe contre son corps. Elle efface les plis. Elle rajuste le décolleté. Tout à coup ses seins jaillissent de la soie et elle explose de rage.

« Merde ! J’ai encore grossi… »

Et moi je reste la bouche ouverte, ébloui par tant de beauté et ma mère devient folle. Elle arrache la robe et elle la jette par terre. Elle la piétine et pousse des cris de bête blessée et les vendeuses demandent d’une voix inquiète :

« Tout va bien, Madame ? »

Dol n’écoute pas. Elle passe une autre robe en crépon de soie gansée de strass. Un modèle unique signé Léonard. Dans une semaine, c’est la première du film qu’elle a tourné au Nevada avec Jack Malone et Di Caprio, Lost in Paradise, et il lui faut à tout prix quelque chose d’original. Tout le gratin d’Hollywood sera là. Elle ne peut pas être habillée comme un sac.

« Tu ne trouves pas que cette robe me boudine ?

—Non, je dis, elle te va comme un gant. »

Devant la glace, elle joue avec son reflet. Elle est nerveuse. Sa bouche est agitée de tics. Comme si elle passait un examen. Elle enlève la robe. Elle en passe une autre. Puis une autre encore. Puis une autre. Mais aucune ne lui va. Aucune ne lui plaît. Au contraire. Au fil des essayages elle devient irascible et méchante.

« Tout va bien, Madame ?

—Mêlez-vous de vos affaires, petite conne ! »

Exaspérée, elle me prend par la main et sort de la cabine en rugissant. Les vendeuses essaient de la retenir. Elles n’en croient pas leurs yeux. Dol est leur meilleure cliente. Elle peut s’offrir tout ce qu’elle veut. Mais elle est si lunatique. Le gérant de la boutique qui porte un costume Guess et une chemise Calvin Klein la retient par le bras.

 

« Nous avons d’autres modèles, Madame…

—Ces robes sont faites pour des cigognes !

—Elles ont été dessinées par de grands couturiers…

—Peut-être, crie Dol. Mais ils n’aiment pas les femmes ! »

Vers une heure, on déjeune sur le pouce au Diplomatico, sur Sunset Boulevard. Parquets éblouissants. Fougères géantes au milieu de fontaines d’eau glougloutante. Tables carrées en verre. Miroir à facettes au plafond. Dol retrouve là Mel et Lindsey. Ses meilleures amies. Elles étudient longtemps la carte. Elles font la grimace. Elles finissent par commander une salade verte arrosée d’une ou deux gouttes de citron. Un poisson grillé et un potage végétarien.L’après-midi ressemble à la matinée. Poussée par un désir farouche, Dol écume les boutiques une à une, toujours en quête de la robe idéale. De la ceinture qui irait avec sa minaudière en satin. Des escarpins qui mettraient en valeur ses jambes fines et bronzées. Mais sa fureur grandit au fil des boutiques. Comme sa déception.

« Qu’est-ce que je désire vraiment, Adam ? Toi, tu peux me le dire ? »

Elle entre et sort des magasins comme une reine outragée, sous le regard ahuri du gérant.

« Allons plus loin, Adam. Il n’y a rien ici… »

Rien chez Prada. Rien chez Dolce & Gabbana. Rien chez Rikki. Rien chez Chanel. Rien chez Tommy Hilfiger.

Rien nulle part.

Le visage de Dol se fane. Il est plein d’amertume. De désarroi. De consternation. Rien ne lui plaît. Elle vit cela comme une insulte. Son visage est un masque livide et renfrogné. Ses cheveux ont perdu leur éclat. Sa silhouette s’est tassée. Comme si elle avait pris cent ans en une journée.

Face au miroir ovale, chez Mandrake, elle passe une robe à sequins Rifat Ozbek en crêpe de Chine appliquée de paillettes avec bustier en brocart d’or. Et comme d’habitude ma mère fait la grimace. Elle se tourne et se retourne cent fois. Et elle finit par exploser.

« Plus jamais je ne reviendrai chez vous ! hurle-t-elle au gérant italien et sexy. Vous vous moquez de moi… »

Elle pivote sur ses talons et m’entraîne avec elle dans la rue. C’est le soir. Les boutiques vont fermer. Dol presse le pas. Question de vie ou de mort. La lame de la guillotine va tomber. Elle ne peut pas rentrer sans rien. Affronter le regard de Matt. De tous les hommes de la terre.

Comme si elle était nue.

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01/05/2013

Tous au Salon !

images.jpegVenez me retrouver au Salon du Livre:

Mercredi 1er  mai, 13h-13h45, projet Parrains-Poulains : conversation avec Isabelle Æschlimann, Place Suisse

Jeudi 2 mai, 11h15-12h : L'Afrique telle qu'en Suisse, SALON AFRICAIN DU LIVRE, DE LA PRESSE ET DE LA CULTURE : Jean-Michel Olivier - Max Lobe - Nétonon Noël Ndjékéry

Vendredi 3 mai, 18h : Présentation du livre d'hommages à Yvette Z'Graggen (avec Pierre Béguin, Gilberte Favre et d'autres), sur le stand des éditions de l'Aire.

Mercredi-jeudi-vendredi : dédicaces d'Après l'Orgie et L'Amour nègre, à La Place suisse.

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12/04/2013

Sonnet nègre

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Sur la scène apprêtant le corps nu du ballet

Elle passe, éventail, d’un mouvement allègre

Parmi les arlequins & les danseuses nègres

Voguant de bras en bras. Les hommes en gilet

 

Ne l’effleurent que pour l’embrasser de violet

& pour saisir enfin sur ses lèvres intègres

Un instant, sans frémir, en éternels valets,

Le secret dangereux d’un accouplement aigre


Sans trêve, la douceur obscure du stylet

Traverse alors la bouche en vrille & réintègre

En son fil incertain la nuée de corps maigres,

 

Orphelins amoureux laissés sans bracelet,

Près du doute acrobate aspirant sous l’ourlet

La goutte de rosée à l’odeur de vinaigre.


* poème écrit il y a fort longtemps, dans les années septante, et repris récemment dans le recueil de sonnets 4433, paru au Miel de l'Ours, sous la direction de Patrice Duret.


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28/02/2011

L'Amour nègre séduit Paris

lAmourNegre2.jpg« Ces dernières années, les écrivains de Suisse alémanique ont fait main basse sur les prix littéraires parisiens. En 2008, Charles Lewinsky obtenait le prix du Meilleur livre étranger tandis qu'Alain Claude Sulzer décrochait le Médicis étranger. L'an dernier, c'est Matthias Zschokke qui a été couronné par le Femina étranger. Mais point de Romand depuis belle lurette! Une génération a eu le temps de grandir depuis le Médicis de l'essai attribué à Georges Borgeaud en 1986. Sans parler du fameux Goncourt de Jacques Chessex qui remonte à 1973... Le prix Interallié qui vient de récompenser «L'amour nègre» de Jean-Michel Olivier est donc un événement.

De retour dans son appartement genevois, Jean-Michel Olivier a la tête encore bourdonnante de l'agitation parisienne. Dans sa cuisine, devant un café, il raconte sa journée de mardi: «Je suis arrivé à Paris le matin et je me suis rendu chez mon éditeur. Bernard de Fallois m'a reçu dans son bureau. C'est un personnage: ami de Malraux, exécuteur testamentaire de Marcel Pagnol, il a 84 ans et continue de tout diriger dans sa maison d'édition. Le téléphone a sonné. Fébrile, Bernard de Fallois a répondu et m'a tout de suite dit que c'était une bonne nouvelle...»

Un quart d'heure plus tard, l'écrivain et son éditeur sortent du métro et se pointent au restaurant Lasserre, non loin des Champs-Elysées, où le jury de l'Interallié se réunit depuis 1930. Journalistes et photographes sont là en nombre. Jean-Michel Olivier plonge dans ce bain de notoriété. Puis vient le rite de l'apéro et du repas avec les jurés: «Tout s'est passé de manière très naturelle, comme s'il y avait eu un grand ordonnateur de la cérémonie.» L'auteur de «L'amour nègre» est reconnaissant à l'éditeur Vladimir Dimitrijevic (le patron de L'Age d'homme où il a publié l'essentiel de son oeuvre) d'avoir cru en son roman: «Il a pressenti que c'était un gros morceau et qu'il fallait le coéditer avec de Fallois.»

Vaudois ou Genevois
Dans 24 Heures, on présente volontiers Jean-Michel Olivier comme un «écrivain vaudois» né à Nyon en 1952. Dans la Tribune de Genève, les critiques parlent plutôt d'un «auteur genevois» et, n'en déplaise aux voisins vaudois, ils ont quelques arguments de leur côté. C'est au bout du lac, en effet, que Jean-Michel Olivier a fréquenté l'Université où Jean Starobinski et Michel Butor donnaient leurs cours. Et c'est à Genève qu'il vit depuis lors.

1978 est pour lui une date clé. Cette année-là, Jean-Michel Olivier devient professeur au Collège de Saussure, au Grand Lancy, où il continue aujourd'hui d'enseigner le français et l'anglais. Et c'est en 1978, aussi, qu'il emménage dans un immeuble vétuste de la rue du Fort-Barreau, derrière la gare Cornavin. «J'ai commencé à écrire sérieusement quand je suis arrivé ici. Il y a dans cette maison un côté bohème qui lui donne un petit air de Chelsea Hotel...»

Un de ses voisins est un traducteur du psychanalyste Georg Groddeck. Une chanteuse d'opéra habite à un autre étage. Si l'on en croit certaines rumeurs, Lénine lui-même se serait arrêté à cette adresse où, un soir de 1917, il aurait déniché la perruque sous laquelle il s'est dissimulé à son retour en Russie. Dans un récit touchant de 2008, «Notre dame du Fort-Barreau» (L'Age d'homme), Jean-Michel Olivier raconte cet immeuble et sa propriétaire excentrique: «C'est bien à tort que l'on croit habiter certains lieux, alors que ce sont eux, souvent, qui vous habitent.»

Au clavier
Dans son bureau, les parois de livres montent jusqu'au plafond. On repère une guitare posée sur une armoire. Et un piano logé sous la mezzanine. Une ou deux heures par jour, Jean-Michel Olivier s'installe devant le clavier. Ses goûts le portent vers le jazz. Il écoute Bill Evans, Oscar Peterson, Brad Mehldau. «Dans le jazz, j'aime l'improvisation que je retrouve dans l'écriture. Là aussi, on a beau avoir une trame, il faut toujours sortir des sentiers battus et improviser.»

Cette oreille musicale fait la qualité de son style vif, rapide, bondissant comme les aventures d'Adam dans «L'amour nègre». Ce roman, qui tient de la fable philosophique comme on en écrivait au siècle des Lumières, montre un bon sauvage arraché à son Afrique natale pour être projeté dans l'univers de la jet-set et de son consumérisme haut de gamme. Un couple d'acteurs hollywoodiens a convaincu le père d'Adam de l'échanger contre un téléviseur à écran plasma. C'est le début d'une aventure féroce, drôle et futée qui va rebondir d'un continent à l'autre avant d'aboutir à Genève. Il y a dans ce roman la même fraîcheur juvénile qui frappe chez son auteur. Comme si la maison de la rue Fort-Barreau l'avait aussi protégé du ramollissement qui vient avec l'âge. »

Article de Michel Audétat, paru dans Le Matin Dimanche, le 20.11.2010.

Photo © Magali Girardin

 

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26/11/2010

Adam et la mondialisation

images.jpegDistingué la semaine dernière par les jurés du prix Interallié, L’Amour nègre, de l’écrivain-journaliste suisse Jean-Michel Olivier, est une pochade tournant au tragique. En passant par la case poétique. On s’y plonge d’abord avec amusement, délassement, tant ce roman semble de prime abord éloigné de l’esprit de sérieux qui rend si prétentieuse une bonne partie de la production contemporaine. Tout, dans cet univers déroutant, paraît tellement excessif, caricatural, genre BD, que l’on s’amuse sans arrière-pensée.

Un Africain qui donne son fils à des acteurs américains bourrés de bons sentiments en échange d’un écran plasma pour télévision, c’est un troc inimaginable. A-t-il seulement le courant sous sa case? Le couple glorieux, dont la vie s’étale sur les pages des journaux «people» du monde entier, va débaptiser l’enfant et l’appeler du beau prénom d’Adam. Adam…

On se doute alors que l’on va, peu à peu, cesser de rire. Que la vie richissime et oisive, qui se déroule dans une hacienda de la région de Los Angeles, monde artificiel de fêtes absurdes et luxueuses où tout le monde s’ennuie et se toise, va déboucher sur des aspects moins riants que le beau sourire d’Adam, à la peau noire et aux dents blanches. Le monde commence dans un sourire édénique et va mal tourner.

Le «père numéro 1», oublié dans sa lointaine Afrique, aura peut-être, dans son village de brousse, des nouvelles de son fils sur son écran plasma (si la télé marche…). Nul ne le saura jamais. Adam, né en Afrique, n’y retournera jamais. Le «père numéro 2», vedette de l’écran, et sa femme Dolores, tenaillée par le désir d’adopter tous les enfants de la terre, forment un couple apparemment idéal, en vérité déchiré, explosif. Et qui explosera.

Le jeune Adam sera ensuite confié à un «père numéro 3», star mondiale encore supérieure en célébrité au père deuxième du nom. Et le jeune Adam sera voué à passer quelque temps dans un de ces paradis superlatifs que constituent, si l’on en croit les magazines sur papier glacé, les «îles privées» de l’Océanie que peuvent s’offrir quelques vedettes de cinéma légèrement misanthropes.

Passons sur les détails. Tout cela ira de mal en pis. Cocotiers, plages (et filles…) de rêve, gourous fumeux, soleil éternel, il faudra tout quitter. Fuir, car la mort est venue, on ne sait même pas comment. Pour se retrouver en Asie dans un autre lieu de rêve (là où le tsunami de 2004 fit les ravages que l’on sait) dans une sorte de paradis artificiel où les filles sont jeunes (très jeunes…), les hommes blancs bedonnants et nettement plus âgés que leurs proies, les trafics de toutes sortes nombreux, les rencontres de cabarets ambiguës, etc.

Et toujours cette musique lancinante, ces airs moulinés sur la planète entière par les Anglo-Saxons de plusieurs générations. L’auteur ne néglige pas de donner la liste des titres de ces «tubes» qui n’eurent qu’un temps mais ont laissé dans l’oreille de l’humanité entière des souvenirs et des regrets.

Le jeune Adam n’a en tête que de retrouver la sœur de misère de son péché originel, une Eurasienne baptisée Ming. Il finira par se retrouver en Europe, en Suisse précisément. Du côté de la face cachée de la lisse ville de Genève. Côté trafics en tous genres, côté dealers, courses-poursuites avec les policiers, sexualité commerciale, assistanat d’un marchand de rêves qui soulage les misères des femmes de ces messieurs de la banque.

Adam, ainsi, on l’aura compris, se sera cherché partout sur la terre une identité : Afrique, Amérique, Océanie, Asie, Europe. Et il ne l’aura retrouvée nulle part à moins que le livre n’ait été amputé de cette fin heureuse que semble annoncer, dans les dernières lignes, une rencontre avec une certaine Eva…

Ce récit haletant, écrit d’une manière rapide, au style bref et efficace, coupe le souffle. Il y a une sorte de montée tragique que semblent annoncer les épisodes de sexualité sans tendresse, de plus en plus fréquents, de plus en plus précis, de plus en plus lassants, aussi. Adam se sera cherché dans les villas luxueuses d’Hollywood, sur les plages magnifiques de l’Océanie, dans les bouges de l’Asie louche, au plus près des lacs de la paisible Suisse.

Partout il aura rencontré les mêmes illusions, les mêmes marques des produits de luxe (vêtement, montres, chaussures), les mêmes variantes de l’alcool et des drogues. Nulle part il n’aura rencontré de vraie tendresse, ou du moins une tendresse durable. Adam, déraciné du jardin d’Eden qu’était son petit village d’Afrique, n’en exprime même pas de nostalgie. Il se meut dans un univers de pacotille, de couleurs excessives, de néon, de toc et de frime où, visiblement, tout le monde se cherche une identité.

Le monde fracassé dans lequel il tourne est celui de la mondialisation qui tresse autour de nous un filet d’artifices, d’étrangeté, de faux-semblants. La quête de soi y est rendue plus dure par une universalité de façade. Peut-on se passer de cette lecture? Oui, mais, dès lors qu’on y est entré, on file jusqu’au bout. Partageant avec Adam l’inquiétude du paradis perdu.

article de Bruno Frappat paru dans La Croix du 25.11.2010

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12/11/2010

Pas pomme, cet Adam !

images.jpegDernières nouvelles du front : un article très sympa, signé de l'écrivain François Cérésa, dans Le Service littéraire du mois de novembre.

« Ce n'est pas bien, M. Olivier. Il ne faut pas dire nègre. Il n'y a plus de têtes de nègre, plus d'art nègre, plus de négro-spirituals. Même si on s'en tamponne le boubou, L'Amour nègre est un excellent livre. Le Suisse Olivier, qui n'a rien d'un Sugus, raconte l'histoire d'Adam, né en Afrique, en quête d'une Ève bien roulée. Adopté par un couple d'Hollywood, puis par l'acteur Malone (qui pourrait être le frangin de Dorothy), Adam se débride le caleçon. Entre un gin et une capsule de café, le candide se dessale. Pas pomme, cet Adam a la fièvre du bambou. On rigole, et ça, croyez-moi, par les temps qui stagnent, c'est rare. Olivier est une huile. Il écrit serré, tam-tam, cursif. En gros, il se fout de l'univers de la mode, Ralph Lauren, Prada et Co, qui nous emboucane les occipitaux. Miam-miam, comme dit Adam. L'Amour nègre, c'est l'éden. »

 

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07/11/2010

Faute de mythes, qu'ils mangent des marques !

par Marc Fumaroli (de l’Académie française)

 

images-1.jpegLes Mythologies* de Barthes ont dépassé leur cinquantième anniversaire, (I957-2007).Ce recueil reste un livre-culte. A cette époque, critique à Combat, Barthes pratiquait encore en amateur les« sciences humaines » (marxisme, linguistique, sémiotique). Fécond en formules risquées (« Garbo, c’est l’Idée, Hepburn, l’Evénement »), il prenait pour objet d’analyse, au même titre que Racine ou Verne, une réclame (« Omo lave plus blanc »), un fait divers( Dominici), un homme politique (Poujade), un sport (catch, cyclisme), tous phénomènes artisanaux d’une IVe République pas encore entrée dans l’âge américain de la consommation. Incurable germanopratin, Barthes n’en prétendait pas moins dévoiler par quel système sémiologique caché, « La Bourgeoisie, Société Anonyme », aliénait sa clientèle passive, la petite bourgeoisie métropolitaine ou coloniale, pour mieux lui inculquer son idéologie « réifiée ».

Outre–Atlantique, on lut plus attentivement ces analyses qu’à Paris. De cette savante et brillante french theory de gauche, les essayistes du New Yorker firent le principe de la montée en grade de leur formidable pop culture commerciale en pop Art muséifié. leurs brands et leurs people se retrouvèrent bientôt, portraiturés par Warhol, en stars et en gods d’un Olympe publicitaire, élargi de Los Angeles à New York, de Greta Garbo à Estée Lauder, et de là au monde entier. Barthes entre temps avait eu le temps de faire machine arrière, et d’écrire Fragments d’un discours amoureux.

Mythologies auraient dû s’intituler proprement Mystifications. Mais cette interversion de notions-est la clef du livre et de son succès. Un mythe n’est jamais un mensonge, à plus forte raison un bluff publicitaire, mais un récit, lié à un rite religieux. C’est ce fait à double face, cultuel et non culturel, étranger, antérieur et supérieur au vrai et au faux, qui fonde une société, innerve ses arts, y rend possible éducation et transmission. La mystification triomphe quand elle se voit qualifier pompeusement de mythe, alors que sa plasticité (le polystyrène cher au Barthes des Mythologies !) n’en saurait tenir lieu. Une fois privée (ou délivrée) de son axe et de son en -deçà mythiques, la société se mystifiant et d’idolâtrant elle-même demande à la propagande, à la publicité, à la bourse, de lui prêter tous les renversements de valeur auxquelles elle ne peut plus croire, qu’elle ne supporte plus longtemps, dont elle veut changer sans cesse, mais dont la noria décevante lui est indispensable pour lui tenir lieu de raison d’être provisoire.

images.jpegLa fable du romancier genevois Jean-Michel Olivier, L’amour nègre**, décrit avec une feinte simplicité désarmante ce tournis mystificateur où s’emballe la Société Anonyme globale que Barthes n’avait fait qu’entrevoir. Qui pourrait mieux s’en acquitter qu’un Adam, Ingénu ou Huron fort bien fait, né au fond de l’Afrique, dans le berceau de toutes les familles humaines, émergentes ou décadentes? Soustrait à sa forêt, à son volcan et à sa tribu, Moussa-Adam a été échangé par son père contre une TV plasma dernier cri, et adopté, après et avant beaucoup d’autres enfants de pays affamés, par un couple d’acteurs hollywoodiens jeunes, célébrissimes et richissimes. Dans leur vaste ranch californien, ces parents adoptifs vivent suspendus à leurs psys Toutes les marques de luxe globales remplissent leurs armoires, leur cuisine, leur garage, leurs chaînes hi-fi, leurs écrans et commandent leur lifestyle. Leurs enfants adoptifs sont aussi privés de précepteurs qu’ils l’étaient dans leur bled d’origine.

Nature droite, Adam s’adapte sans peine à la vie sauvage dans ce confort oisif en compagnie d’adolescents de son âge. Il aime un peu trop faire crépiter le feu, mais il venge en héros, à coup de hache, une jolie sœur d’adoption menacée de viol, après quoi il l’engrosse très tendrement. Ses parents s’en débarrassent en le confiant à un collègue célibataire, dont le sourire sympathique est aussi mondialement connu que la moustache de Staline ou le double menton de Mao. Ce double de Clooney vit le plus souvent dans son archipel polynésien, en compagnie d’un gourou New Age. Adam est ravi par ce nouveau lifestyle écolo, mosaïque de poncifs hauts de gamme, très hospitaliers à première vue. Sans qu’il y soit pour rien, tout finit bientôt en château de cartes et en flammes.

Une fuite de bande dessinée, dans un puissant hors bord, le fait aboutir dans un paradis de grand luxe asiatique. Devenu imbattable en matière de marques globales (ce sont les grandes éducatrices de notre temps!), Adam se fait vite rhabiller, et surtout déshabiller, par une Suissesse, banquière virtuose du tourisme sexuel. Avant de le laisser tomber, elle le ramène, fière et grosse, à Genève. Là, ce Lazarillo de Tormès contemporain rencontre enfin, faute de père, le patron qui lui convient. Associé à ce sorcier avisé, il fait auprès des dames, déçues par leur psy, le seul métier qui n’a pas besoin d’être appris. Faute de mythe et de rite, ce service naturel et non mystifié semble fort en demande, dans fabuleux luxe culturel et virtuel où la Bourgeoisie globale entend échapper à la condition humaine et commune.

Adam est l’anti-Basquiat. Fils renié des mythes et des rites, il reste nature et joyeux dans le monde atrophié de la pub et des marques.

Plus déluré que Jean Michel Olivier, tu meurs.

© Le Point du 4.11.2010

* Roland Barthes, Mythologies, Le Seuil, collection Points.

** Jean-Michel Olivier, L'Amour nègre, de Fallois/l'Âge d'Homme, 2010.

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04/11/2010

Quelle nouvelle !

Allez, pour mes amis blogueurs, lecteurs et amateurs de littérature, et tous les autres, cette bonne nouvelle que je découvre, à mon retour d'Alger, dans mon journal préféré…
images.jpegLe jury de l’Interallié a annoncé jeudi sa dernière sélection en vue de ce prix qui sera décerné le 16 novembre. Parmi les quatre auteurs retenus figure l'auteur genevois Jean-Michel Olivier pour L'amour nègre.
L'attribution du Prix Interallié clôturera la saison des grandes distinctions littéraires d’automne.
Liste par ordre alphabétique des quatre auteurs retenus :
- Mohammed Aïssaoui pour L’affaire de l’esclave Furcy (Gallimard)
- Claude Arnaud pour Qu’as-tu fait de tes frères ? (Grasset)
- Simonetta Greggio pour Dolce Vita (Stock)
- Jean-Michel Olivier pour L’amour nègre (éditions de Fallois)

 

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22/10/2010

Sur le mot « nègre »

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Alors qu'à Montreux, les huiles politiques célèbrent la francophonie, il faut revenir à la parole des vrais poètes. Dans le bruit et la fureur du monde global, elle seule compte vraiment aujourd'hui.

« Vibre … vibre essence même de l’ombre, en aile en gosier, c’est à force de périr, le mot nègre, sorti tout armé du hurlement d’une fleur vénéneuse, le mot nègre, tout pouacre de parasites… le mot nègre, tout plein de brigands qui rôdent, de mères qui crient, d’enfants qui pleurent, le mot nègre, un grésillement de chairs qui brûlent, âcre et de corne, le mot nègre, comme le soleil qui saigne de la griffe, sur le trottoir des nuages, le mot nègre, comme le dernier rire vêlé de l’innocence, entre les crocs du tigre, et comme le mot soleil est un claquement de balle, et comme le mot nuit, un taffetas qu’on déchire… le mot nègre, dru savez-vous, du tonnerre d’un été que s’arrogent des libertés incrédules ».

Aimé Césaire, « Mots », extrait du recueil Cadastres.

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05/10/2010

Confession d'un drogué

OlivierCouv.jpgOui, je l'avoue, pour L'Amour nègre*, je me suis shooté. Pas au vin rouge ou au whisky (bien que les deux coulent à flot dans le livre). Je suis un médiocre buveur. Sans doute un reste de mon éducation protestante. Nul n'est parfait. Plus sûrement une incapacité physique à ingurgiter des litres de bibine Je ne me suis pas défoncé non plus à la coke ou à l'héro. Ayant, depuis toujours, une sainte horreur (terreur) des poudres qu'on renifle ou qu'on s'injecte. Je n'ai aucun mérite : cela ne me tente tout simplement pas. Quant au canabis, que toutes mes voisines font pousser amoureusement sur le rebord de leur fenêtre, c'est à peine si j'y ai touché.

Non. Le vrai shoot, le grand shoot, c'est la musique. Victor Hugo interdisait qu'on mît ses vers en musique. En quoi, d'ailleurs, il a eu tort, si l'on pense aux sublimes poèmes que Brassens a mis en musique (Gastibelza, La Légende de la nonne). La musique, dans le livre, est partout. Il y a plus de cent titres cités, la plupart anglo-saxons (nous vivons à l'ére de la globalisation). Et chaque titre est essentiel. Soit comme bande-son d'une rencontre ou d'une scène entre plusieurs personnages. Soit comme bruit assourdissant qui empêche toute communication et tout dialogue. Soit comme incitation à la rêverie ou aux retours aux sources (The Dock of the Bay, Otis Redding, 1968). Soit comme moment de communication au-delà du langage.

Parmi tous ces titres, qui forment la bande musicale du livre, il y en a un que j'ai dû écouter environ dix mille fois. Qui m'a shooté et inspiré. Redonné courage quand le livre s'enlisait et littéralement boosté pour certaines scènes de dialogues. Ce morceau, c'est Delicado, de Waldir de Azevedo, un musicien de samba très connu dans les années 50. Il en existe plusieurs versions instrumentales sur You Tube (voir ici). Mais la version que je préfère, c'est indiscutablement celle, funky, irrésistible, de Ramiro Musotto et son orchestra Sudaka, avec, en invités, le génial pianiste africain Omar Sosa, et le non moins génial Mintcho Garrammone (qui joue de cette petite guitare appelée cavaquinho). C'est grâce à l'énergie joyeuse de ce morceau que je suis parvenu au bout de l'odyssée de L'Amour nègre. Alors silence ! Enjoy !

* Sortie en librairie samedi 9 octobre.

10:50 Publié dans amour nègre | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : musique, drogue, amour nègre, littérature suisse | | |  Facebook