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  • Julien Sansonnens, Prix Édouard-Rod 2019

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    Le samedi 14 septembre, à 11 heures, à la Fondation de l'Estrée, à Ropraz, on fêtera les vingt-trois ans du Prix Édouard-Rod. Ce Prix littéraire — un des rares et des plus importants en Suisse romande — a été fondé en 1996 par Jacques Chessex. Il vise à promouvoir le travail d’écrivains de qualité. Il peut récompenser soit une écriture neuve et inventive, à travers une première œuvre forte, soit une œuvre déjà confirmée, mais de haute exigence.

    images-1.jpegCette année, le Prix Rod récompense un roman de Julien Sansonnens (né en 1979), L'Enfant aux étoiles (éditions de l'Aire). Inspiré par le tristement célèbre massacre de l'Ordre du Temple Solaire, ce roman est une enquête minutieuse et sans compromis sur cet épisode toujours énigmatique de notre histoire. Avec finesse et précision, Sansonnens sonde l'âme des victimes de cette sombre affaire (en particulier « l'enfant cosmique », fille de Jo di Mambro, assassinée à Salvan) qui défraya la chronique en 1994 et 1995 (voir ici l'émission Zone d'ombre de la RTS consacrée à l'OTS).

    A l'Estrée, à Ropraz VD), les festivités commenceront à 11 heures.

    L'entrée est libre.

    Venez nombreux !

  • Yann Moix, mendiant ou imposteur ?

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    Unknown.jpegEn France, c'est l'heure de la rentrée, qui est surtout littéraire. Pour s'extraire des 450 nouveaux romans à paraître — un véritable tsunami — il faut lancer une polémique. À ce jeu-là, les Parisiens sont les plus forts. On oublie vite les livres pour se focaliser sur celle ou celui ou qui l'a écrit.

    Après Amélie Nothomb, qui se prend pour le Christ, dans un roman aussi vite lu qu'oublié, Soif*, il y a donc l'ancien trublion d'On n'est pas couché, Yann Moix, ami des puissants et habitué des plateaux télé. Il règle ses comptes, dans son dernier « roman », Orléans**, avec sa famille et l'institution scolaire, qu'il exècre. C 'est violent, rageur, emphatique, bouffi de prétention. Il décrit avec force détail les divers épisodes d'une enfance maltraitée — et ce n'est pas beau à voir. Son père le battait, sa mère pratiquait sur lui toute sorte de tortures plus ou moins raffinées, ses institutrices le harcelaient et ne le comprenaient pas. C'est une enfance martyre que décrit Yann Moix. Et l'on ne peut éprouver que de la révolte et de la compassion pour cet enfant victime de tant de sévices.

    Unknown.pngMais, bien sûr, c'est un roman. Autrement dit, pas une confession ou un document qui se veut réaliste, mais une mise en scène d'un moment particulier de la vie du narrateur. Lequel distribue avec talent (et une belle dose de cynisme) les rôles à jouer : le père violent, la mère tortionnaire, l'institutrice insensible au génie de son jeune élève, etc. Et, au centre de cette tragi-comédie, l'enfant maltraité et incompris, qui prend les coups, mais tient le plus beau rôle : celui du martyr — autrement dit, du Christ. C'est le Christ outragé, humilié, torturé, qui parle ici pour dire la violence et la haine qui l'habitent. 

    Encore un effort, Yann ! La crucifixion n'est pas loin…

    Cette posture victimaire, Moix la maîtrise à la perfection. Il l'a encore jouée samedi dernier dans On n'est pas couché. Invité par son ami Laurent Ruquier, il a joué la contrition, l'émotion au bord des larmes, le mea culpa, l'autoflagellation. Unknown-1.jpegIl faut dire qu'il devait répondre de quelques dessins abjects parus il y a vingt ans. Pour une pauvre victime de maltraitante, ça fait beaucoup…

    Qu'à cela ne tienne ! Moix, qui connaît les ficelles du métier, a su retourner la situation à son avantage : s'il a été antisémite, s'il a baigné dans les eaux glauques de Faurisson et consorts, ce n'est pas de sa faute, c'est à cause de son enfance maltraitée !

    L'enfant martyr est d'abord victime de ses parents : c'est pourquoi il a cédé aux sirènes de l'extrême-droite en ricanant sur la Shoah (Ushoahia !)…

    Une fois encore, Moix se donne le meilleur rôle. Comme dans ses livres. Il est d'ailleurs pardonné par une des Grandes Têtes Molles de l'époque : sa majesté Bernard-Henri Lévy, autorité, comme chacun sait, en matière de morale ! Bien sûr, personne n'est dupe. Ces gesticulations relèvent du petit cirque parisien. Le même qui accompagne chaque rentrée littéraire…

  • Reinhardt revient à l'Estrée de Ropraz

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    images.jpegSi vous passez par le Jorat vaudois, il ne faut pas manquer l'exposition consacrée au peintre et graveur Gilbert Reinhardt (1937-1998) à la Galerie de l'Estrée à Ropraz, dirigée par Chrystel Ybloux et Alain Gilliéron.

    Une manière de rencontre avec un peintre trop peu connu, ami des écrivains (dont Jacques Chessex), à la palette somptueuse, aux couleurs vives, aux obsessions profondes.

    Une magnifique découverte.

    Sous le titre « Reinhardt revient », l'exposition propose une centaine d'œuvres du grand peintre neuchâtelois, hanté, on le voit, par les fantômes du passé, les visages disparus, les ombres vivantes. Avec lui, la peinture agit comme une résurrection : des formes naissent sur la toile, surgies du rêve ou de la mémoire, tantôt fugaces, tantôt reconnaissables, et donnent chair et couleur au tableau qui vibre encore de leur apparition.

    À la Galerie de l'Estrée, à Ropraz, jusqu'à fin juin.

  • Maldoror sur le rivage (Jean Starobinski)

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    IMG_2982.jpgAu printemps 1980, j'envoie à André Dalmas, le responsable de la revue Commerce (fondée par Paul Valéry), un texte sur Lautréamont et Les Chants de Maldoror — mon livre de chevet.

    André Dalmas (dont je parle plus longuement dans mon Éloge des fantômes, à paraître en septembre) est emballé et demande — sans m'en parler — à Jean Starobinski un texte qui pourrait « préfacer » le mien.

    C'est ainsi que je découvre, avec surprise et ravissement, « Maldoror sur le rivage », le texte que Staro a écrit pour accompagner mon Texte des Anges sur Lautréamont…

    Un grand bonheur !

    Et quelle générosité de la part de Staro !

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  • Nous sommes sauvés !

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    Unknown-3.jpegVoici enfin, tant attendu, le « Guide à l'intention des professionnel-le-s » qui va résoudre tous les problèmes de sexisme ordinaire et de violences sexuelles à l'école. Rédigé par onze (11) femmes et un homme (le brave Yves de Matteis a dû se sentir bien seul), il est le reflet fidèle des clichés de l'époque.

    Baignant dans l'idéologie de « genre », infantilisant, luttant contre l'« hérérosexisme » (sic), écrit dans un sabir pseudo-scientifique (le « genre » n'est pas une science, comme on sait, mais une hypothèse de travail), ce manuel atteint des sommets de bêtise.Unknown-1.jpeg

    Il est pourtant subventionné par le Conseil d'État qui, je pense, n'a pas pris le soin de le lire. Il est agrémenté de dessins dont la finesse n'est pas l'atout majeur, ni la qualité artistique. 

    Heureusement, un lexique, en fin de manuel, permet aux ignares de mieux comprendre les rudiments de cette novlangue redoutable et leur donne tous les outils pour mieux « repérer et agir » !

    Nous sommes sauvés ! 

  • BHL et moi

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    bhl-1978.jpgJ'ai rencontré BHL en 1979, dans des circonstances particulières et peu glorieuses — pour lui. Le ministre de l'éducation de Giscard, René Haby, avait rédigé une loi (la « Loi Haby ») qui, au prétexte d'ouvrir les lycées à tout le monde, voulait supprimer les cours de philosophie des classes terminales. Bien sûr, la révolte avait grondé. Sous l'impulsion de quelques-uns (Jacques Derrida, Vladimir Jankélévitch, François Chatelet, Paul Ricœur et d'autres), des Etats Généraux de la philosophie s'étaient tenus à la Sorbonne en juin 1979. Jeune étudiant (je n'avais pas 26 ans), j'y avais assisté et participé.

    Tout se passait bien jusqu'au moment où BHL, accompagné de ses groupies, avait fait irruption dans l'auditorium et avait essayé de s'emparer du micro. Des étudiants s'étaient interposés. Et j'ai vu Derrida — par ailleurs, ancien prof de philo de BHL — furieux, descendre de l'estrade et faire le coup de poing avec l'intrus. Derrida, ancien gardien de but de foot, n'eut aucune peine à renvoyer le philosophe à la chemise blanche dans les cordes !

    Et bientôt ce dernier sortit sous les huées de l'assemblée et on ne le revit plus…

    Pourtant, j'ai fait l'effort de lire ses livres. Certains, d'ailleurs, sont excellents (La Pureté dangereuse). Je me suis même fait violence pour aller le trouver chez lui, Boulevard Saint-Germain, dans son modeste appartement de 300m2. J'y ai été accueilli par deux serviteurs en turban (des Sikhs) et, tandis que j'attendais dans le salon, j'ai pu entendre les vocalises d'Arielle dans la pièce d'à côté. Je l'ai donc rencontré deux fois et interviewé pour le journal La Suisse et le mensuel SCENES Magazine. Il m'a fait l'impression d'un beau parleur, une sorte de moulin à vent capable d'aborder tous les sujets, sans en connaître aucun. Mais la rencontre fut tout à fait charmante. J'eus même droit à une tasse de thé et à quelques biscuits.

    Cela s'est gâté, quelques années plus tard, lors de la guerre dans les Balkans. BHL, ignorant tout de l'histoire de ces pays et de la géopolitique, prit d'emblée fait et cause pour les « sécessionnistes » (Croatie, Bosnie, etc.), gagnant à l'occasion son premier point Godwin en traitant les Serbes de nazis, et en comparant Milosevic à Hitler (depuis, il en a gagné des millions). Il oubliait (ou faisait semblait d'oublier) que les Serbes s'étaient battus férocement contre les Nazis, qu'ils avaient été arrêtés, torturés, exécutés, tandis que les fameux Oustachis croates étaient les fidèles séides des Allemands, dévolus aux basses œuvres. Mais passons. En envenimant un conflit complexe et très émotionnel, en diffusant de fausses informations, en pratiquant systématiquement le mensonge, BHL a fait beaucoup de mal aux uns comme aux autres.

    images-2.jpegJe ne m'étendrai pas sur son rôle catastrophique dans le conflit libyen : on le connaît et d'autres ont analysé son influence néfaste (voir dossier du Monde diplomatique ici). Mais BHL aime fréquenter les grands de ce monde. Il croit pouvoir les convaincre, les aider, changer le cours de l'histoire. Au mieux, on l'écoute avec un sourire en coin. Au pire, il engendre des crimes et des injustices sans fin. Demandez aux Libyens ce qu'ils pensent de BHL, cet homme qui a précipité leur pays dans le chaos, fait assassiner son président, et semé, pour longtemps, les graines de la discorde entre les tribus du désert.

    Là encore, on ne compte plus les mensonges, les images truquées, les discours délirants d'un homme qui s'est mis en tête de sauver le monde, alors qu'il cherche seulement à se sauver lui-même. 2746601178.jpgLe plus étrange, c'est qu'on le prenne encore au sérieux, tandis que chacun est au courant de son imposture (en 1978, Jacques Derrida, dont BHL a toujours cherché à se faire aimer, le traitait déjà d'imposteur). Mais s'il faut reconnaître une qualité à BHL, c'est bien la persévérance (certains diraient l'obstination).

    Je n'ai jamais revu BHL, sinon croisé furtivement en 2010, lors de la réception du Prix Interallié que j'ai reçu pour L'Amour nègre (de Fallois-l'Âge d'Homme). Il l'avait obtenu en 1988 pour Les derniers jours de Charles Baudelaire (Grasset), un très beau roman. Il connaissait tous les jurés ; je n'en connaissais aucun. On ne s'est pas parlé. 

    Depuis, je ne sais pas ce qu'il est devenu.

    Quelqu'un a-t-il de ses nouvelles ?!

  • La morale douteuse des Juristes Progressistes

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    770596567.jpgComment un dessinateur peut-il être à la fois POUR et CONTRE la Loi sur la Laïcité ? Exem (c'est de lui qu'il s'agit) souffre-t-il de schizophrénie ? Ou est-il un simple mercenaire vénal qui prête son talent au plus offrant ?

    On peut se poser la question en découvrant les affiches de la prochaine votation sur la Loi sur la Laïcité : Exem a dessiné celle de droite, prônant le OUI, mais aussi celle de gauche, qui enjoint de voter NON…

    La réponse est simple : les Juristes progressistes (affiche de gauche) ont repris le logo qu'Exem avait dessiné pour eux il y a 25 ans SANS lui demander l'autorisation de le reproduire !

    Abus de confiance ? Violation du droit d'auteur ? Vol et détournement d'une création artistique ?

    Oui, tout cela en même temps, ce qui indique assez le respect du Droit qui anime les Juristes progressistes…

    Une tricherie politique de plus qui apportera sans doute de l'eau au moulin de ceux qui soutiennent cette Loi sur la Laïcité !

    Ajoutons, pour conclure, que le dessinateur Exem a porté plainte contre ces Juristes indélicats.

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  • Lumières de l'invisible (Patrick Gilliéron Lopreno)

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    170px-Louis_Jacques_Mandé_Daguerre_1844_Thiesson.jpgDepuis son invention en 1839 par Louis Daguerre (qui s'appuie, lui-même, sur les recherches de Nicéphore Niepce), la photographie n'a cessé de fasciner peintres et écrivains. Pour Honoré de Balzac, Théophile Gautier et Gérard de Nerval, elle avait des pouvoirs magiques. Pour d'autres,  comme le roi de Naples, il fallait l'interdire, car elle était dangereuse, comme le mauvais œil

    Cette nouvelle technique, comme on sait, a bouleversé l'histoire de la peinture, en libérant les peintres de l'obsession de reproduire, au détail près, la nature environnante. À quoi bon copier le réel quand on peut le faire à l'aide d'un simple appareil de photo ? La peinture, peu à peu, s'est plongée dans la couleur, puis déconstruite, pièce après pièce, dans l'abstraction, avec Kandinsky, Malevitch et Picasso. La photographie a également bouleversé la littérature : à partir de la moitié du XIXe siècle, les romanciers vont se documenter auprès des photographes, pour coller au plus près au réel (nous sommes toujours, par la grâce des prix littéraires, dans ce courant naturaliste ou réaliste de la littérature).

    images-5.jpegAujourd'hui, grâce aux écrans (TV, smartphones, ordinateurs), la photographie a triomphé partout et totalement : nous sommes submergés d'images, le plus souvent immatérielles, jusqu'à l'ivresse ou la nausée. Mais savons-nous encore regarder ? Et lire les images qui nous entourent, nous conditionnent, nous incitent à acheter certains produits (par la publicité) ou à voter pour certains partis (par la propagande politique) ? Cette profusion d'images ne constitue-t-elle pas un immense lavage de cerveau ?

    images-4.jpegHeureusement, il y a encore des photographes qui nous prêtent leurs yeux pour voir le monde avec un regard neuf !

    C'est l'expérience que l'on fait avec les belles photographies de Patrick Gilliéron Lopreno, reporter-photographe vivant à Genève, mais arpentant le monde avec son appareil en bandoulière, comme un chasseur de papillons avec son filet.

    Ses images aux contours nets, aux atmosphères tantôt brumeuses, tantôt éclatantes de lumière, nous invitent à entrer dans une autre dimension du temps et de l'espace, où la méditation ouvre sur l'invisible. Lopreno aime photographier la nature images-2.jpeg(les rivières, les champs de blé ou de coquelicots), souvent déserte, ou peuplée de quelques animaux : une sorte de paradis inviolé (qui correspond à l'image traditionnelle de la Suisse). Mais bientôt, des pylônes électriques envahissent les champs, ou les fumées d'une centrale nucléaire blanchissent le ciel. Les hommes, comme les animaux, paraissent incongrus, des ombres fuyantes, des êtres de passage. Le contraste est saisissant. Il dessine une fracture, une faille dans le réel que l'on n'avait pas remarquée au premier regard, mais qui n'a pas échappé à l'œil du photographe. 

    images-3.jpegComme souvent, la photographie nous ouvre les yeux, quand le réel nous aveugle ou nous trompe. Il nous faut le regard du photographe pour aller sous l'écorce des choses, toucher l'os, la sève, le cœur vibrant de la nature. En faisant l'Éloge de l'invisible*, Patrick Gilliéron Lopreno explore cette faille dans les visages, les ciels, les paysages nus ou peuplés d'ombres fugaces, les vitraux d'une église, les fougères dans la cour d'un cloître.

    Et de cette faille — qu'on appelle aussi mystère — jaillit à chaque fois la lumière.

    * Patrick Gilliéron Lopreno, Éloge de l'invisible, Till Schaap Edition, 2018. Avec une préface très éclairante de Slobodan Despot.

  • Le mauvais exemple des Conseilers fédéraux

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    2018_07_19_Couverture_Burkhalter_3_VD4.jpgL'un et l'autre ont été Conseillers fédéraux — pas des plus brillants, mais enfin…

    L'un et l'autre publient un livre de souvenirs, très largement subventionné (État et Ville de Fribourg pour Joseph Deiss ; État de Vaud et Ville de Lausanne et de Vevey pour Didier Burkhalter) — alors qu'ils jouissent, tous deux, d'une retraite confortable payée par leurs concitoyens.

    Le premier livre est imprimé en Bulgarie ; images-1.jpegle second en Turquie — alors que les imprimeurs suisses, l'un après l'autre, doivent mettre la clé sous le paillasson. Le dernier en date, l'imprimerie Gasser, au Locle, a cessé ses activités ce mois-ci…

    Ainsi fonctionnent les lois du libre-échange et du marché, me dira-t-on.

    On me permettra, tout de même, d'être choqué par cette situation…

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  • Enseignement numérique: captif dans le meilleur des mondes

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    Unknown-1.jpegOPINION. En remplaçant l’écrit par l’écran, l’école ne substitue pas une tyrannie à une autre, car les livres ne sont jamais tyranniques: elle se livre corps et âme aux exigences du marché, estime l’écrivain Jean-Michel Olivier

    L’univers numérique ressemble au monde enchanté d’Alice: tout y est coloré, ludique, musical, plein de joyeuses surprises: un lapin blanc en redingote vous invite dans son terrier, un jeu de cartes s’anime sous vos yeux, un lièvre de mars raconte des histoires drôles, etc. Dans ce monde enchanté, les merveilles sont partout; l’émerveillement est constant.

    Le monde numérique est à l’image de la fantasmagorie de Lewis Carroll.

    En plus, tout y est gratuit.

    Quelle aubaine!

    Bien sûr, c’est une supercherie. Comme on ne rase pas gratis, les outils numériques (ordinateurs, tablettes, portables, logiciels) coûtent cher, parfois même très cher. D’ailleurs, leur prix ne cesse d’augmenter, comme les abonnements de téléphonie et de wi-fi, indispensables pour les utiliser. Ainsi, équiper les écoles en matériel numérique coûtera de plus en plus cher et les rendra captives du bon vouloir de sociétés comme Swisscom, Salt ou Free, auxquelles on ne peut échapper. En outre, l’obsolescence de ces appareils est déjà programmée, ce qui induit l’achat de nouveaux appareils, qui coûteront plus cher que les précédents et seront remplacés, en temps voulu, par d’autres modèles encore plus chers…

    Il ne s’agit plus de former, mais d’informer

    En «axant l’école sur le numérique», la cheffe du Département de l’instruction publique (DIP), Anne Emery-Torracinta, fait de l’école genevoise une esclave du marché: c’est le désir de toutes les compagnies qui poussent les établissements scolaires à faire ce pas, qui ne sera jamais gratuit. On parle peu de cet aspect purement marchand. Et pourtant: il est au centre du deal.

    Pour travailler, un écrivain a besoin d’une feuille de papier et d’une bonne plume (ou d’un crayon). Quand la plume est à sec, on achète une cartouche d’encre. Quand le crayon est fatigué, on taille sa mine. Le tout pour une dizaine de francs, TVA comprise. C’est le prix de sa liberté. Avec ce matériel ultra-performant, l’écrivain peut écrire ce qu’il veut, où il veut et quand il veut. Il ne dépend de personne.

    Avec l’informatique, le (ou la) prof qui dispensait autrefois les savoirs classiques n’a plus sa place

    images-1.jpegDésormais, pour écrire, l’écolier aura besoin d’une tablette (Samsung ou Apple, à partir de 300 francs) et il sera à la merci d’une panne de batterie ou d’électricité (comme on sait, les batteries au lithium ne sont pas sans danger pour l’environnement). Il utilisera un logiciel payant (150 francs environ), qui corrigera automatiquement ses fautes de grammaire et d’orthographe. Ensuite, il imprimera son texte sur une imprimante HP (200 francs) programmée pour devenir obsolète dans cinq ans et qui a besoin, à intervalles réguliers, de nouvelles cartouches d’encre, qui ne sont pas données (entre 30 et 50 francs).

    Tel est le prix de sa servitude.

    Avec l’informatique, le (ou la) prof qui dispensait autrefois les savoirs classiques n’a plus sa place. Le (ou la) prof est désormais «un médiateur», un «animateur», comme on en trouve dans les camps de vacances (d’ailleurs, l’école numérique est un immense terrain de jeu où le plaisir est roi). Il ne s’agit plus de former les élèves à maîtriser les connaissances de base (lire, écrire, compter), mais de les informer, en allant surfer sur Google Maps ou sur Wikipédia (j’en reste, volontairement, aux sites les plus avouables, car les élèves, secret de Polichinelle, fréquentent plutôt d’autres lieux!).

    Le marché est entré dans l’école

    Unknown-2.jpegIl y a belle lurette que le maître (la maîtresse) n’est plus au centre de la classe, et que l’enfant roi fait la loi. A Genève, la descente aux enfers a commencé avec Martine Brunschwig Graf, et s’est poursuivie avec Charles Beer. Le marché est entré dans l’école avec ses règles et ses prix, imposant, peu à peu, la tyrannie des GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) sur tous les utilisateurs d’ordinateurs: l’information sélectionnée, la pensée binaire, le formatage de la réflexion, le harcèlement numérique, etc.

    Certains esprits naïfs pensent que le numérique favorisera l’égalité des chances entre les élèves, et que l’école, ainsi, ne discriminera plus personne. Là encore, c’est un mensonge. En abandonnant la lecture de livres trop longs ou difficiles (on les a remplacés par des articles de journaux, plus faciles à comprendre), on limite l’aptitude à lire et à comprendre un texte complexe. En multipliant les activités ludiques, on fait croire à l’élève que tout lui est donné, et accessible, gratuitement et sans effort. Par l’éparpillement des connaissances informatiques, on n’aide pas l’élève à construire un savoir structuré et solide.

    En remplaçant l’écrit par l’écran, l’école ne substitue pas une tyrannie à une autre, car les livres ne sont jamais tyranniques: elle se livre corps et âme aux exigences du marché. Sans parler des dégâts médicaux (problèmes de vue, mal de dos, etc.) que provoque cette merveilleuse révolution numérique.

    «A quoi bon un livre sans images ni dialogues?» demandait Alice.

    La réponse est simple: à développer l’imagination, à pleurer et à rire, à vivre mille vies différentes de la sienne.

    Autrement dit: à devenir soi-même et à comprendre le monde.

  • Les Suisses sont géniaux ! (François Garçon)

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    images-1.jpegVoici un livre qui risque bien de devenir indispensable ! Avec Le Génie des Suisses*, l'écrivain et critique François Garçon déclare encore une fois sa flamme pour la Suisse et les Suisses. Il existait déjà un Dictionnaire amoureux de la Suisse**, que Metin Arditi nous a donné l'année dernière. Mais, en comparaison du livre de Garçon, il est très lacunaire, paresseux et bâclé.

    Pour qui s'intéresse à notre petit pays, Le Génie des Suisse est une véritable mine de renseignements (historiques, politiques, sociaux, culturels). Une fois de plus, Garçon décrit par le détail les singularités de ce pays — et une fois de plus il ne tarit pas d'éloges! « J'ai eu à cœur de mettre en valeur des entreprises, des faits historiques, des scientifiques, des événements, des monuments, des paysages, des mythes, des héros ordinaires, des personnages qui m'ont marqué, quelques escrocs aussi, qui témoignenent de la diversité de ce pays, et de ses limites »

    Unknown-1.jpegGarçon n'est pas un inconnu (c'est son treizième livre, dont plusieurs ouvrages sur le cinéma) et la Suisse, si j'ose dire, est son cheval de bataille : le sujet qu'il connaît le mieux (il a déjà publié La Suisse, pays le plus heureux du monde et Le modèle suisse***) et qui lui tient le plus à cœur. Et le cœur est présent, ici,  quand l'auteur raconte ses vacances à Genève, chez son grand-père protestant et taiseux, dit son admiration pour Ella Maillard ou Michel Simon, explique son goût pour l'Étivaz — le meilleur fromage du monde —, les Sugus ou les röstis. On a même droit à une recette originale de Birchermuesli (qui doit bien prendre une matinée de préparation) ! Un dictionnaire du cœur, donc, mais aussi de l'humour (des belles pages sur Schneider-Ammann, roi du rire involontaire, et de beaux souvenirs d'enfance sur les boguets), de la distance critique et des partis-pris.

    Possédant deux passeports (il est double national suisse et français), Garçon est particulièrement bien placé pour connaître les rouages des deux pays qu'il ne cesse de comparer au niveau politique, social, institutionnel. Et la comparaison n'est pas flatteuse pour la France (juste un chiffre : le PIB français était égal au PIB suisse en 1973 ; aujourd'hui, le PIB suisse est le double du PIB français  !). Unknown-3.jpegAlors que la France est le pays le plus centralisé du monde, rongé par la bureaucratie et se la joue toujours puissance internationale, la Suisse connaît des niveaux de pouvoir échelonnés, fait confiance au mérite et au travail, croit aux vertus de la démocratie directe. Pour Garçon, la France devrait prendre exemple sur ce petit pays discret et sans histoire qui réussit si bien. Hélas, elle ne respecte que les pays qui ont plus de vingt millions d'habitants…

    Historien de formation, Garçon nous rafraîchit la mémoire sur des épisodes anciens de notre histoire (les batailles, l'émigration), mais aussi sur les moments récents (la Suisse moderne, la Suisse pendant la guerre, la votation sur l'immigration de masse). Il n'évite jamais les sujets qui fâchent (comme l'islam, l'UDC, la Lega, la question féminine), mais creuse, argumente, approfondit dans un tour d'horizon — une sorte d'état des lieux de la démocratie directe aujourd'hui.

    Un chapitre intéressant parle de l'éducation, du « miracle de l'apprentissage dual » que bien des pays nous envient, de la relève et des passerelles qui permettent de réintégrer les Hautes Écoles quand on n'a pas de maturité en poche. Entre l'histoire et les mythes, la frontière est souvent incertaine. Le fameux « Pacte fédéral » de 1291 est-il authentique ou a-t-il été écrit après coup ? images-3.jpegGuillaume Tell a-t-il réellement existé ? Se demande-t-on comment Moïse a fait pour partager les eaux de la Mer Rouge ? Ou Jésus pour changer l'eau en vin ? Comme Cyrulnik ou Levi-Strauss, Garçon pense qu'un mythe est une parole qu'on partage : sa fonction est d'abord symbolique. Peu importe que l'épisode ou le héros en question soit réel. À sa manière, ironique et précise, Garçon éclaire nos mythes fondateurs et en tire des leçons de bonheur.

    Par les temps qui courent, cela fait chaud au cœur.

    * François Garçon, Le Génie des Suisses, Taillandier, Paris, 2018.

    ** Metin Arditi, Dictionnaire amoureux de la Suisse, Plon, 2017.

    *** François Garçon, La Suisse, pays le plus heureux du monde, Taillandier, 2015.

    — François Garçon, Le modèle suisse, Perrin, 2011.

  • Le pont de mon enfance

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    C'est le pont de mon enfance, emprunté mille fois, le jeudi, avec ma mère et mon frère, pour aller de St-Jean, où nous habitions, au Bois de la Bâtie, où je vais jouer au football et mon frère admirer des animaux.

    Aujourd'hui, stupeur, c'est devenu une prison à ciel ouvert, avec la plus belle vue de Genève (la jonction des deux fleuves ennemis, l'Arve et le Rhône) qui apparaît à travers les barreaux…

    Qui a laissé faire ça ?

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  • La curée

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    images-1.jpegOn reproche à Pierre Maudet d'avoir été invité à Abu Dhabi aux frais de l'émir — et non de la princesse (le voyage n'a pas coûté un sou aux Genevois). Mais ce n'est pas le plus grave. Et d'ailleurs on ne sait rien sur ce voyage (officiel ? semi-officiel? privé ?). Non. Ce qui est grave, aux yeux des Fouquier-Tinville de notre époque (qui ne manque pas de procureurs à la petite semaine), c'est que Maudet aurait menti. Oui. Vous avez bien lu : menti (lui prétend qu'il n'a pas dit toute la vérité, mais n'entrons pas dans ce débat philosophique !). Et là, il semblerait que cette faute (ce n'est plus une erreur ou une gaffe, mais une faute, au sens libéral-politique-calviniste du terme) soit impardonnable! 

    On connaît la suite : sitôt que la bête est à terre, les charognards se précipitent. s-l300.jpgIl n'y a rien à faire. Après l'hallali, c'est la curée, si bien décrite par Zola.

    Il est vrai que parmi ces vautours (politiciens et journalistes avant tout), personne n'a jamais menti. Pour eux, la vérité est une exigence quasi mystique (pour laquelle ils n'ont de comptes à rendre que devant l'Eternel). Jamais de mensonge, d'approximation, de petits arrangements avec la vérité.

    Croix de bois, croix de fer. Nous jurons de dire toute la vérité…

    Dans cette meute, des journalistes revanchards (« Je vous l'avais bien dit ! »), des politiciens opportunistes (oxymore ou litote ?) qui aimeraient tant être vizir à la place du vizir, des justiciers de la 25ème heure et, bien sûr, la cohorte de journaux alémaniques trop contents de se moquer, une fois de plus, de ce canton si arrogant, qui se veut international…

    images-2.jpegFace au « mensonge », semble-t-il, plus rien ne compte. Et l'opération Papyrus qui a permis de légaliser des centaines de sans-papiers à Genève ? Du pipeau. Et le sentiment d'insécurité en baisse depuis quelques années ? Bof. Et la réforme du Département de la Police ? Rien à voir.

    Qu'un homme politique accomplisse son travail, et fasse du bon boulot, ça n'a pas l'air de peser lourd dans la balance politique et morale (à quatre sous) d'aujourd'hui !

    On se souvient, il y a six ans, de l'affaire Mark Müller, obligé de quitter son poste pour un malheureux pugilat. Aujourd'hui, cette « affaire » semble bien anodine. Je pense que dans quelques années, l'affaire Maudet — quelle que soit sa conclusion — nous inspirera le même sentiment : une tempête dans un verre d'eau.

    Shakespeare disait : beaucoup de bruit pour rien ! 

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  • Merci, Pierre !

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    Unknown-10.jpegJe devrais en vouloir à Pierre Ruetschi : il y a quelques années, il m'a battu en finale du tournoi de tennis des journalistes, me privant du seul titre sportif dont j'aurais pu m'enorgueillir à ce jour (à part une médaille récoltée lors d'un tournoi de pétanque) ! Oui, je devrais lui en vouloir. Et pourtant,  comme journaliste, puis comme rédacteur en chef de la Tribune de Genève, je lui tire mon chapeau. Il a su traverser maintes crises (et la crise, aujourd'hui, est au plus fort), discuter, négocier, dominer les courants contraires, tenir le cap de son journal dans la tempête que traverse la presse écrite depuis que le loup d'Internet est entré dans la bergerie du print

    images-4.jpegLa Tribune, comme on sait, a changé plusieurs fois de mains. Autrefois lausannoise, en mains de la famille Lamunière, elle appartient désormais à un groupe zurichois (Tamedia) surtout préoccupé par les dividendes à verser à ses actionnaires. Pierre a défendu l'indépendance (et l'intégrité) de son journal jusqu'au bout, refusant de donner la liste des employés ayant participé à une grève pourtant légitime. C'est tout à son honneur. Mais c'en était trop pour un groupe qui est en train de tuer lentement, mais sûrement, la presse romande.

    Après la mort du Matin, c'est un nouveau coup porté aux journaux de Suisse romande (qui n'ont plus, depuis longtemps, leur destin entre leurs mains). Un coup de poignard dans le dos.

    Espérons que ce coup ne soit pas fatal ! 

  • Qui après Petkovic ?

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    Unknown-9.jpegC'était trop beau : d'après certains journalistes, la Nati 2018 était la meilleure équipe de Suisse de tous les temps. Méthode Coué ? Ignorance du passé (1954, 1994, 2014) ? La réalité, pendant cette Coupe du Monde, fut tout autre. Une première mi-temps désastreuse face au Brésil, puis une égalisation chanceuse qui sauve un peu les meubles. Copie carbone contre la Serbie. Première mi-temps médiocre, puis réveil et enfin une volonté de bien faire évidente. images-4.jpegOn passera assez vite sur les gesticulations ridicules de Xhaka et de Shakiri (qui ont tout de même cassé l'élan de l'équipe qui n'a plus rien montré après ce match). Ensuite, un non-match contre le Costa-Rica (pourquoi donc?). Et, enfin, cerise sur le gâteau, un autre non-match, catastrophique, contre une équipe de seconde zone, la Suède, qui n'en demander pas tant…

    Comme on voit, le bilan est plutôt maigre.

    Est-ce la faute des joueurs, trop bien payés dans leur club millionnaire pour mouiller leur maillot national ? Est-ce la faute de l'entraîneur Petikovic, sorte de statue de sel, impavide et inexpressive, qui n'a pas su motiver ses troupes, ni trouver la bonne tactique pour tirer le meilleur parti de ses joueurs (pour la plupart très bons) ?

    La question est posée. 

    Unknown-8.jpegCe qui est sûr, c'est qu'après sa dernière maladresse (annoncer par téléphone à Behrami et consorts qu'ils ne seraient plus sélectionnés à l'avenir — pour démentir ensuite cette information par voie de presse), ce coach impénétrable n'est plus l'homme de la situation. Place aux jeunes, certes, c'est l'avenir de la sélection, et les talents manquent pas (Zakaria, Embolo, Akanji). Mais alors avec un nouvel entraîneur, un homme qui ne ronge pas son spleen sur la ligne de touche, qui sait motiver ses joueurs, qui ne pratique pas la langue de bois.

    Cet homme existe, c'est sûr. A l'ASF de le trouver pour le convaincre de reprendre une équipe nationale qui n'a perdu que deux matches (contre le Portugal et la Suède) en deux ans !

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  • La Suisse se fait peur

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    shaqiri,xhaka,aigle bicéphale,albanie,kosovo,polémique,suisse,petkovicLes Suisses aiment bien se faire peur. Cela ne dure pas longtemps. Mais c'est un frisson délicieux. C'est exactement ce qui est arrivé à la Coupe du Monde de football. Les pitreries bicéphales de Xhaka et Shaqiri ont failli privé l'équipe suisse de deux magnifiques (et indispensables) joueurs. Ils ont été amendé par la FIFA, et non suspendus. Ouf…

    Unknown.pngPeu de journalistes ont pris la mesure du geste qu'ils ont accompli après avoir marqué leur but. On n'y a vu qu'un symbole identitaire qui répondait aux provocations du public serbe. Cela est vrai, bien sûr. Mais incomplet. Car cette aigle (en héraldique, l'aigle est féminin) a toute une histoire, longue et contradictoire, qu'il vaudrait la peine d'étudier. Youri Volokhine, professeur à UNIGE, relève 10 acceptions à cette aigle bicéphale. « 1) comme blason de la famille byzantine des Paléologues apparemment dès le 10e siècle; 2) depuis le 12e siècle, l'aigle à deux têtes est le blason de la famille serbe Nemanjic 3) au 14e siècle, l'aigle à deux têtes est pris comme blason par le Saint Empire romain germanique; 5) il est pris aussi comme blason au 15e siècle par le seigneur albanais (chrétien) Georges Castriote, dit par les Turcs Iskander Bey "Chef Alexandre", d'où (après déformation) Scanderbeg, qui combattit les Ottomans dans les Balkans, et qui fut pris ensuite comme "héros national" albanais 6) à la fin du 15e siècle, l'aigle à deux têtes est adopté par les Romanov en Russie, qui se considèrent comme les héritiers de Byzance - Ivan III ayant même épousé Sophie Paléologue. 7) Le drapeau de l'Albanie (aigle à deux têtes sur fond rouge depuis 1912) a inspiré Hergé pour le drapeau Syldave 8) au XXe siècle, l'aigle à deux têtes albanais est choyé par différents mouvements nationalistes: L'aigle à deux têtes et le casque de Scanderbeg figurent sur les blasons des divisions Waffen-SS albanaises 9) L'aigle à deux têtes figure sur l'emblème de l'organisation nationaliste UCK. »

    Sous le coup de l'émotion et des provocations serbes, Xhaka et Shaqiri n'avaient sans doute pas en tête cette histoire complexe et contradictoire. Pour eux, l'aigle renvoie d'abord au Kosovo (dont ils sont originaires) et à la Grande Albanie (qu'ils rêvent de voir réunifiée). Mais, on le voit, ce symbole n'est pas anodin. Il se réfère à la guerre des Balkans, à l'indépendance du Kosovo (qui n'est pas reconnu par l'ONU) et, bien sûr, aux racines des deux joueurs qui ont choisi, pourtant, de jouer sous le maillot suisse.

    © dessin d'Alex.

  • Melgar et les Tartuffe

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    images-1.jpegIl n'est pas sûr que la récente polémique autour du cinéaste Fernand Melgar rende service au cinéma romand, qui a déjà tant de peine à exister. Pour un observateur extérieur au milieu, la « lettre ouverte » adressée à Fernand Melgar (que ses courageux auteurs n'ont même pas pris la peine de lui envoyer!), signée par une poignée de cinéastes connus et une armée de suiveurs inconnus, transpire en effet l'aigreur, la jalousie et surtout la mauvaise foi. Le ton est martial. Il rappelle celui des tribunaux staliniens de la grande époque ou les beaux temps, aux USA, du maccarthysme (the witch hunt, autrement dit : la chasse aux sorcières). Il est aussi pastoral et moral (on est en Suisse romand et plusieurs cinéastes sont des fils de pasteurs) : Unknown-2.jpegon s'arroge le droit de donner des leçons, on condamne, on ostracise : on cloue l'un des siens au pilori public, comme le faisait Georges Oltramare dans les années 1930 dans son journal Le Pilori

    Autrement dit, on fait exactement la même chose que l'on reproche à Fernand Melgar (en prenant des photos des dealers de rue, il les aurait « ostracisés ») ! Le tribunal de la bien-pensance, fait de bric et de broc, de vieux soudards oubliés (Francis Reusser) et de jeunes loups aux dents longues, est en réalité une congrégation de Tartuffes : aigreurs, mauvaise foi, hypocrisie sournoise. Pas un mot ne sonne juste dans cette dénonciation de l'« éthique » d'un cinéaste dont les œuvres (qu'on ne cite jamais, et pour cause) plaident pour lui.

    À cet égard, les signataires de cette « lettre ouverte » sont tout à fait dans le ton d'une époque qui célèbre les maîtres du double discours, comme Tariq Ramadan, maître incontesté en la matière.

    Unknown-1.jpegUn autre aspect, révélateur, de cette triste affaire, est la mise à l'écart du cinéaste par la direction de la HEAD (Haute École d'Art et de Design de Genève) où Melgar devait enseigner à la rentrée. Levée de boucliers. Protestation des étudiants. Le directeur de l'école, Jean-Pierre Greff, ne cherche pas à jouer les médiateurs et laisse triompher la vox populi : Melgar ne viendra pas donner ses cours en automne. La HEAD doit être la seule école au monde où les étudiants choisissent eux-mêmes leurs professeurs…

    En lisant le programme de travail que Melgar leur avait concocté, certains étudiants doivent avoir des regrets, tout de même : il voulait étudier l'exploitation des migrants en Espagne et songeait à inviter en classe le photographe Raymond Depardon et l'artiste Sophie Calle. Beau programme !

    La tête de Melgar est désormais mise à prix. Et pas par n'importe qui : par ses pairs. La chasse aux sorcières est ouverte. C'est bientôt le Grand Soir. Selon les directives du Parti, l'avenir sera éthique et radieux.

  • Banaliser le Mal

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    Unknown-1.jpegDans notre société libérale et numérique, il y a des sujets tabou : le conflit israélo-palestinien, par exemple, ou, ces jours-ci, la question du « deal de rue ». Très vite, le débat est politique, c'est-à-dire saturé de lieux communs et donc sans issue. Il aura suffi qu'un citoyen et père de famille lausannois, Fernand Melgar (par ailleurs, cinéaste défenseur des migrants) pousse un cri de détresse contre les dealers qui écument les rues proches des écoles pour que toute la Suisse romande bien-pensante lui tombe dessus…

    Les reproches adressés à ceux qui dénoncent les dealers sont toujours les mêmes : stigmatisation, racisme, relents de xénophobie, etc. Je n'y reviendrai pas, tant ils me paraissent ridicules et de mauvaise foi : ce sont les symptômes du déni.

    images-1.jpegUne chose, seulement, me frappe: cette manière sournoise, sous prétexte de défendre ces pauvres-dealers-qui-n'ont-pas-le-choix, de banaliser la drogue et ses ravages. Tout se passe comme si on l'oubliait toutes les vraies victimes des marchands de la mort (je connais aussi des familles décimées par la mort d'un adolescent ou sa lente descente aux enfers).

    Cela ne compte pas, me direz-vous. Ou si peu. Le réel n'a rien à faire dans les débats idéologiques…

    Le Mal existe, quoi qu'en disent les bien-pensants. Il prend aujourd'hui toutes sortes de formes différentes. Il peut aussi concerner le monde de la drogue et des dealers. Il ne s'agit pas, ici, de stigmatiser qui que ce soit, mais de reconnaître simplement l'existence du Mal. Et non de le banaliser. Hannah Arendt a écrit des choses capitales sur cette question. Il est utile d'y revenir.

    Impossible de débattre sereinement de ces questions: ils sont aujourd'hui gangrénées par l'idéologie. Mais une question demeure : faut-il banaliser le Mal ?

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  • La drogue n'est pas un problème !

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    Unknown.jpegLausanne — une ville suisse à 60 kilomètres de Genève — connaît, semble-t-il, des problèmes de drogue. Ou plutôt de dealers de rue. C'est surprenant. Car la drogue, chacun le sait, n'est pas un problème : quand elle n'est pas encouragée, elle est largement tolérée. C'est devenu banal. Le problème, à en croire un cinéaste vaudois qui s'est toujours engagé pour l'accueil et le respect des migrants, ce sont les rues de Lausanne envahies, dès le matin, par des cohortes de dealers qui ne se cachent même plus, tant ils sont sûrs de leur impunité. Que ces vendeurs de mort travaillent aux portes des écoles ne semble pas, non plus, choquer grand monde. C'est entré dans les mœurs et il faut bien gagner quelques sous, surtout si les dealers, qui sont des victimes du système, n'ont pas le droit de travailler.

    Pour sa prise de position courageuse, ce cinéaste lausannois — images-2.jpegFernand Melgar pour ne pas le nommer — s'est vu insulté, calomnié et même menacé physiquement (ce qui montre, encore une fois, le niveau du débat politique sur cette question brûlante où tous les coups sont permis). Il n'a fait, pourtant, qu'exprimer une inquiétude partagée par une majorité de la population vaudoise…

    Unknown-1.jpegÀ Genève, non plus, la drogue n'est pas un problème. Les dealers ont pris possession de plusieurs rues des Pâquis, du chemin reliant l'Île au BFM et de quelques parcs publics, dont celui des Cropettes, situé à la sortie de deux écoles (l'école des Cropettes et le CO de Montbrillant). Les enfants passent quatre fois par jour devant les dealers installés sur les bancs ou les pelouses. Heureusement, ils ne s'arrêtent pas. Pas tous, du moins…

    Aujourd'hui, le problème de la drogue — symptôme de la violence suicidaire, du mal-être et sans doute aussi du « coma helvétique » — est devenu d'une telle banalité, c'est-à-dire tellement bien intégré dans nos sociétés addictives (la drogue allant de soi) qu'il suffit que quelqu'un l'aborde pour provoquer une tempête de menaces et de récriminations! Le problème, ce n'est pas la drogue, mais celui qui en parle…

    Nous en sommes là : le premier qui dit la vérité sera exécuté. 

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  • La revanche des seconds couteaux

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    Unknown.jpegUn ami me disait : « Le drame, en Suisse, et particulièrement à Genève, c'est que la politique n'intéresse pas les personnalité de premier plan. Celles-ci vont dans l'économie, l'enseignement ou la culture. Rarement dans la politique. »

    Est-ce la raison pour laquelle les deux tiers de la population genevoise (record depuis des décennies) se sont abstenues de voter pour l'élection au Conseil d'État ? Comme en France voisine, lors de l'élection d'Emmanuel Macron, les abstentionnistes sont les grands vainqueurs du jour. Et très largement…

    Certes, il faisait beau, très beau même (au bord du lac, on a frisé l'insolation). Certes, le seul candidat sortant du lot avait déjà été élu. Mais quand même… Pourquoi une élection aussi importante n'intéresse-t-elle que 35% de la population ?

    Revenons à ce que disait mon ami : parmi les candidats, hier, au CE, peu de têtes qui dépassent. Des gestionnaires honnêtes (les cyniques vous diront : c'est déjà ça!), sérieux, laborieux, sans génie. Mais aucun visionnaire : pour eux, l'avenir reste une énigme, ou plutôt il n'existe pas. On gère le présent et les emmerdements, en bons fonctionnaires de la chose publique. Les premiers rôles ayant été distribués, on se contente des seconds couteaux.

    Cela va-t-il changer ? Non, bien sûr. Les forces s'équilibrent. Trois à gauche contre trois à droite. Les oppositions vont s'exacerber, puis s'annuler. Mauro Poggia se réjouit de jouer les arbitres dans ce nouveau combat qui sent le réchauffé. Il faudra encore attendre pour que Genève ne soit plus la capitale suisse des blocages et de l'immobilisme.

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