11/12/2017

L'enfant qui aimait grimper aux arbres (Bernadette Richard)

Unknown-1.jpegC'est à Joachim du Bellay que Bernadette Richard emprunte le titre de son dernier livre, Heureux qui comme*, un livre en forme de bilan, baigné tout à la fois de nostalgie et de jubilation, de regret du foyer natal (c'est le thème du poème de Du Bellay, 1558) et de retour à la nature.

C'est un homme, étrangement, qui tient la plume ici et nous entraîne dans ses souvenirs d'enfance : sa passion de la solitude, son plaisir à grimper dans les arbres à la fois pour se cacher et pour observer le monde. Il nous raconte aussi ses rêves de vol, son amour des oiseaux qu'il étudie quotidiennement (le Dr Freud interprète ce fantasme de vol comme un désir d'érection!). Cette enfance enchantée par la nature va peu à peu laisser la place à une vie de photographe pris dans une ronde frénétique de voyages, une vie grisante de découvertes et de rencontres (qui ressemble beaucoup à celle de Bernadette Richard, grande « écrivaine aux semelles de vent »).

Unknown.jpegCe voyage passe par des étapes obligées : Katmandou, Woodstock où le narrateur rencontre une fille du Bas (lui qui est du Haut!). Mariage, enfant, séparation. Nouveaux voyages pour oublier ses racines et découvrir le monde. À la passion des arbres et des oiseaux s'ajoute bien vite celle des lacs, que Bernadette Richard décrit avec infiniment de poésie. Le lac Atitlan, le lac Titicaca, puis le lac Baïkal, ses états d'âme, ses impatiences, « ses toquades et ses arpèges météorologues ». 

Mais Ulysse, on le sait, a la nostalgie de sa terre natale. Après tant de pérégrinations, de beautés entrevues aux quatre coins du monde, tant de fleuves et de cascades, de lacs et de déserts, il est bon de rentrer chez soi. Car le hostos — le foyer — est au cœur du voyage. C'est une petite fille, Orsanne, qui va ramener le narrateur à ses premières amours : les arbres, les lacs, les grottes, les oiseaux. Comme Du Bellay quitte sans douleur « le mont Palatin pour son petit Liré », le narrateur, ayant conquis la toison d'or du voyage, aime à revenir sur ses terres, « pour vivre entre ses parents le reste de son âge. »

Il y a, dans ce retour au bercail, un peu de nostalgie, mais aussi beaucoup de bonheur (« Le bonheur est une idée neuve en Europe », écrivait Saint-Just). Bonheur de redécouvrir les lieux enchantés de l'enfance, bonheur  aussi de marcher au bord de l'abîme, au Creux-du-Van, par exemple, dans ces contreforts du Jura qu'il aime tant. Le voyageur qui a roulé sa bosse n'est plus blasé : il redécouvre la joie des paysages, le plaisir des flâneries, la complicité d'Orsanne. Lui qui croyait posséder le savoir occulte de ses odyssées, il n'a que « des images intérieures qui se délitent au fil des mois » et « ses photos jaunissent dans des cartons ». Lui qui croyait que la beauté était ailleurs, exotique et insaisissable, il doit admettre que sa patrie lilliputienne la lui offre chaque jour, et qu'il n'a jamais su la voir.

« C'est peut-être ça, la sagesse : réaliser que l'ailleurs n'est nulle part et partout, même chez soi. »

C'est un chemin vers la sagesse, un chemin solitaire et vagabond, qu'emprunte Ulysse, toujours en quête de soi, et qui le mène, après avoir beaucoup erré, dans ce petit village dont il a vu, de loin, fumer les cheminées, près de cette pauvre maison « qui lui est une province, et beaucoup davantage. »

Un très beau livre, donc, riche, profond, original, peut-être le meilleur livre de Bernadette Richard qui a beaucoup donné à la littérature romande et est encore trop injustement méconnue.

* Bernadette Richard, Heureux qui comme, éditions d'autre part, 2017.

 

30/11/2017

Danse avec la mort (Pierre Béguin)

Unknown-1.jpegAprès deux romans « genevois », aux thèmes universels, Vous ne connaitrez ni le jour ni l'heure (voir ici) et Condamné au bénéfice du doute (Prix Edouard-Rod 2016, voir ici), tous les deux parus chez Bernard Campiche éditeur, Pierre Béguin renoue avec la Colombie, qu'il connaît comme une seconde patrie. Avec son dernier livre, Et le mort se mit à parler*, on replonge dans la magie du carnaval.  Le sujet n'est pas totalement inconnu, puisqu'il a déjà servi de toile de fond à un autre roman de Béguin, publié en 2000 aux éditions de l'Aire, Joselito Carnaval. Mais l'auteur, visiblement, avait envie d'y revenir…

Avec les romans précédents, le fil n'est pas rompu : il s'agit bien, ici aussi, d'une histoire exemplaire, sur fond de mort et d'injustice. Dans une ville colombienne de la côte caraïbe, un indigent échappe par miracle à la mort. 1290181_f.jpg.gifC'est le premier jour du carnaval. Il se traîne jusqu'au poste de police pour raconter son histoire. La machine judiciaire, lentement, se met en marche. Ce qui semble être, à première vue, un fait divers pourrait bien se révéler un grand scandale. Au fil des pages, on suit tous les protagonistes du drame (policiers, procureur, juge d'instruction, camarades d'infortune, etc.) qui, inéluctablement, va vers sa fin tragique, car le pauvre homme, ressuscité comme Lazare, est condamné à mort dès le début…

Aucun doute, ici, sur son innocence, ni sur l'issue fatale qui l'attend : l'individu, surtout s'il est un pauvre cartonero (une sorte de chiffonnier qui ramasse les déchets, mégots, canettes de bière abandonnés dans les rues), est broyé par la société, contre laquelle il ne peut rien. Même sa fuite est impossible : il se trouvera toujours d'autres indigents pour accepter le contrat qu'on mettra sur sa tête. Toutes les strates de la société sont touchées par l'insidieuse gangrène. « Les journalistes sont comme les bouchers, ils ne font que débiter à l'étal de petits morceaux de viande appréciés des mouches. Quant à la mémoire citoyenne, elle s'efface toujours à l'excitation du prochain match de football. (…) Plus rien n'a vraiment le temps de s'inscrire dans les consciences à notre époque, par même le scandale. »

La force de ce livre à l'issue implacable, c'est qu'il se déroule entièrement sur fond de carnaval, de déguisements, d'ivresse et de folie. Les personnages sont entraînés dans une danse macabre où l'excès est la règle, et le mensonge, la vérité. Ce monde sens dessus dessous, qui dure l'espace de quelques jours, est bien, pour Santander Montalvos, le juge chargé d'instruire l'affaire, l'allégorie d'un monde sans garde-fou moral, « où le mercantilisme systématisé, en colonisant l'espace social jusque dans ses ultimes strates, a poussé l'idéologie du profit au plus haut degré du cynisme. Un monde d'anthropophages ! »

Unknown-2.jpegPour coller au plus près de la folie du carnaval, Béguin déploie une écriture baroque riche en images surprenantes, en adjectifs, en couleurs vives et en odeurs diverses (pas toujours agréables !). On pense aux romans de Gabriel Gàrcia Marquez dans lesquels la langue elle-même est une fête où le rire et les larmes sont parfois soulignés à gros traits. Le carnaval permet tous les excès et donne à l'auteur l'occasion de « se lâcher » en jouant avec les masques.

Et le Béguin colombien, qui entraîne le lecteur dans une danse de rire et de mort, vaut bien le Béguin genevois, assistant, impuissant, à la mort de ses parents ou reconstituant, en détails, une affaire judiciaire dont personne n'a encore trouvé le dernier mot !

* Pierre Béguin, Et le mort se mit à parler, roman, Bernard Campiche éditeur, 2017.

17/11/2017

C'est ce soir à 21h à St-Gervais : Carlo Brandt et sa bande d'écrivains

638b579109f1fccd985ba2ad2384afc5.jpgÇa y est ! Le Camp de base vit sa première nuit. Venez bivouaquer au 7ème étage en compagnie du comédien Carlo Brandt. Figure emblématique du répertoire d’Edward Bond, vous l’avez vu au cinéma ou à la télévision dans des films de Haneke, de Sofia Coppola ou dans la série Kaamelott. Il a choisi de vous accueillir avec Nu dans ton bain face à l’abîme, un « manifeste littéraire après la fin des manifestes et de la littérature », sorti de l’imagination caustique de l’écrivain Lars Iyer : « Tu es assis à ton bureau, tu rêves de Littérature, tu parcours la page Roman de Wikipédia tout en grignotant des biscuits apéritifs et en regardant des vidéos de chats… » Une nuit qui se poursuit sous la forme d’un bivouac littéraire, en compagnie d’écrivains genevois conviés par Carlo Brandt : Alain Bagnoud, Marie Gaulis, Mélanie Chappuis, Pierre Béguin et Jean-Michel Olivier.

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08/11/2017

Testament paysan (Jean-Pierre Rochat)

images.jpegPas de Prix littéraire, de médaille ou de Légion d'Honneur pour Jean-Pierre Rochat, écrivain, paysan et éleveur de chevaux des Franches-Montagnes. Il est hors concours. Pourtant, avec Petite Brume*, il publie l'un des livres les plus forts et les plus nécessaires de l'année.

Petite Brume est à la fois un roman réaliste et une fable poétique. Il raconte une journée, la dernière, la journée capitale, pendant laquelle Jean Grosjean, paysan de montagne, assiste, dépité et furieux, à la mise aux enchères de tout ce qui lui appartient. Cela commence par les machines agricoles, cédées une à une à vil prix. Puis vient le tour des bêtes : veaux, génisses, taureau. Un petit tour dans l'arène de sciure, comme au cirque, et la bête est mise à prix. Certaines vont rester dans les fermes voisines. D'autres vont partir en Suisse allemande, représentée par une forte délégation d'acheteurs d'Appenzell. 

Au fil de ce funeste 12 avril, cet homme qui a passé sa vie sur son domaine va perdre tout ce qui lui appartient. « On peut dire que je me suis crevé le cul toute ma vie, j'ai bossé de bonne humeur, heureux de ce qui m'arrivait, j'ai tout misé sur ma bonne étoile, et soudain, d'un coup, le petit train de mon bonheur déraille. » Son bonheur s'appelait Frida, sa femme adorée, partie au Canada avec armes et bagages rejoindre un autre homme. Depuis, enfermé dans les tracasseries administratives, écrasé de dettes et de commandements de payer, Jean Grosjean poursuit une lente et inexorable descente aux enfers.

Unknown.pngC'est la force de ce livre de décrire, pas à pas, minute après minute, l'inéluctable dépossession du paysan. On ne lui enlève pas seulement ses outils de travail (faucheuse, sarcleuse, etc.), mais surtout les bêtes qu'il aime, chacune à sa manière, à qui il parle et qui lui répondent. Il y a là de très belles pages sur la relation qu'un paysan entretient avec ses bêtes. Et sur le deuil que constitue, un jour d'avril, leur mise aux enchères. À prix ! À prix !

Le paysan aura-t-il la force de survivre à cette journée noire ? Heureusement, il y a Irina, une belle voisine, qui va tenter de le tirer du côté de la vie. Une nouvelle existence s'annonce. Mais est-ce possible, quand on a tout perdu ? Le suspense est parfaitement tenu par Jean-Pierre Rochat jusqu'aux dernières pages du livre, un livre à la fois sombre et généreux, d'une clairvoyance admirable, à la la langue poétique et charnelle.

Un grand livre, vous disais-je.

Si vous ne me croyez pas, allez y voir vous-même !

Jean-Pierre Rochat sur la RTS : https://www.rts.ch/info/culture/livres/8976129--j-ai-pens...

Il sera l'invité du prochain Café littéraire à la Médiathèque de St-Maurice, le 16 novembre 2017, de 12h. 30 à 13h. 30.

* Jean-Pierre Rochat, Petite Brume, éditions d'autrepart, 2017.

05/11/2017

Jean-Michel Olivier: un écrivain " mauvais genre " (Les Beaux Parleurs)

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Les "beaux parleurs" de ce dimanche s’appellent Gabriel Bender, Ivan Radja et Nicolas Tavaglione. Avec Michel Zendali, ils se disputeront sur quelques sujets d’actualité de ces dernières semaines qui ont fait parler ici et ailleurs. Ils sont accompagnés de l’humoriste (mais pas que) Thomas Wiesel. A la veille de la proclamation des prix littéraires, l'équipe accueille l’écrivain Jean-Michel Olivier qui a reçu en 2010 le prix Interallié et qui fait paraître ces jours "Passion noire" à L’Age d’Homme. En l’absence de Claude-Inga Barbey, c’est Alexandre Kominek qui s’essaiera au délicat exercice du portrait "inofficiel" de l’invité.

Voici le lien de l'émission. 

http://www.rts.ch/play/radio/les-beaux-parleurs/audio/lin...

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01/11/2017

Passion noire à Vertigo (RTSLaPremière)

608.pngHier, j'ai eu la chance et l'honneur d'être invité par Pierre-Philippe Cadert dans son émission Vertigo, sur RTSLaPremière, pour parler de mon dernier livre, #PassionNoire.

Voici le lien qui permet de réécouter l'émission. 

https://www.rts.ch/play/radio/vertigo/audio/linvite-jean-...

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12/10/2017

L'énigme d'un frère (Corinne Desarzens)

Unknown.jpegQue sait-on de ceux qui nous sont les plus proches? Leurs regrets silencieux, leurs hantises, leurs secrets, leurs plaisirs quotidiens. Que sait-on de son frère, quand celui-ci décide, au terme d’une longue errance muette, de se jeter sous un train, en pleine gare de Nyon? Corinne Desarzens, dans un livre admirable, entreprend de rompre le silence.

Référence avouée au Poisson-scorpion de Nicolas Bouvier, le Poisson-Tambour* de Corinne Desarzens résonne bien autrement, et laisse dans l’âme des échos qui ne se perdent pas. Le poisson tout d’abord : c’est à la fois le signe et l’élément dans lequel Frédéric, le frère de la narratrice, semble avoir toujours évolué. Pêcheur professionnel à Nyon, il nage entre deux eaux, indissociablement lié à son alter ego, Vincent, qui est son jumeau identique. C’est pourquoi son histoire est d’abord une histoire d’eau, de navigation à vue, de (faux) calme plat et d’avis de tempête. Une histoire à jamais double aussi.

poisson-tambour_vignette.jpgDe l’enfance radieuse passée à Sète, dans une maison joliment prénommée la Métairie, aux derniers jours sur la Côte vaudoise, où Frédéric connaîtra une autre Métairie, clinique psychiatrique cette fois, Corinne Desarzens reconstitue – impatiemment, pourrait-on dire, avec l’angoisse de le perdre à nouveau – le parcours de son frère inconnu. À sa manière unique: à coups de petites touches de sensations réinventées, couleurs, goûts de lait et de sel oubliés de l’enfance, paroles dérobées aux adultes. Ressusciter, à partir des impressions de l’enfance, la figure du frère disparu, c’est bien sûr revenir à la source, interroger « la stupeur d’origine » : le couple bizarre que forment les parents, Gisèle (dite Hermeline, puis Granny) et Jean-Pierre (dit le Petit Rat, puis Grano). Chacun surprotégeant, à sa manière, ses enfants.
Tirant le fil de Frédéric, la pelote entravée de sa vie, la narratrice bute, littéralement, sur le nœud du couple parental. L’enquête prend alors des allures d’inquisition, de règlement de compte. Cette mère, qui néglige son mari pour se consacrer « exclusivement à ses enfants », sa mission sur la terre, n’en fait-elle pas trop?  Et ce père, spécialiste en grands vins, pour qui rien n’est jamais assez bien, ni bon, ni parfait, n’a-t-il pas tué dans l’œuf toute velléité d’indépendance chez ses enfants (qui logent toujours chez lui, à près de 48 ans) « Qu’est-ce qui les empêchait d’être heureux? Toute la difficulté revenait à se trouver en situation d’aimer ce qui était, ici, maintenant, plutôt que ce qui n’était pas. »
Remontant le cours de la vie de Frédéric, la narratrice dresse un constat d’échec : tout est là, déjà, en germes mortifères, dans les relations entre cette mère qui s’enlise dans les confitures et un père qui « pose des lingots d’or sur la table en disant à ses fils qu’ils n’ont plus besoin de travailler », leur supprimant « l’envie, les idées, la débrouillardise, la curiosité, les couilles. » Mais son enquête ne s’arrête pas là. Elle porte également sur les amis de son frère, ses rares fréquentations féminines, cette quête éperdue de tendresse qui l’a mené aux salons de massage genevois. Mais la piste, une fois encore, tourne court. Les femmes étrangères qui l’ont connu, si brièvement, ne savent rien de lui.

La narratrice se tourne alors vers les médecins qui ont suivi Frédéric (qu’on étiquette tantôt de maniaco-dépressif, tantôt de schizophrène). C’est une des parties les plus intéressantes du livre, car la vérité qui s’y fait jour éclaire le destin de son frère. Pendant toutes ces années de silence, d’errance et de désœuvrement, Frédéric s’est rendu régulièrement chez un psychothérapeute qui a tenté de comprendre (et de conjurer) le mal obscur qui le rongeait. Mais au fil des mois, Frédéric a manqué les séances, tout comme il s’est abstenu de prendre ses médicaments. Là encore, il a glissé comme un poisson: impossible à ferrer.
« L’explication, écrit Julio Cortazar, est une erreur bien habillée. »

Dans son très beau Poisson-Tambour, Corinne Desarzens n’explique rien : tout juste livre-t-elle au lecteur des fragments lumineux, des flashes de vérité, des moments de « sensation vraie » comme dirait Peter Handke, qui parviennent à rendre ce frère inconnu extrêmement présent, plus peut-être qu’il ne l’a jamais été, lui qui aimait par-dessus tout le silence du lac et la vie solitaire du pêcheur.
* Corinne Desarzens, Poisson-Tambour, Bernard Campiche éditeur, 2006.

09/10/2017

Les trois mémoires (Corinne Desarzens)

Unknown.jpegEn ce début d'automne, Corinne Desarzens n'y va pas de main morte : pas moins de trois livres, parus en même temps, portent sa signature. Il s'agit tout d'abord d'Honorée Mademoiselle*, un recueil de textes d'Emily Durham (1863-1944) réunis et traduits par Corinne Desarzens. Ensuite, il y a Couilles de velours**, au titre doucement provocateur, mosaïque littéraire qui rassemble des textes divers, dont l'unité, plus ou moins manifeste, tourne autour du sexe de l'homme. Il y a enfin Le Soutien-gorge noir***, une plongée dans le passé familial de l'auteur, de loin le livre le plus abouti des trois.

On se souvient du Poisson-Tambour (Bernard Campiche éditeur, 2006), le récit haletant que Corinne Desarzens a consacré à son frère Frédéric, pêcheur sur le Léman, qui se jette un jour sous un train de la gare de Nyon. poisson-tambour_vignette.jpgCe portrait en absence débouchait sur une sorte de procès au cours duquel l'auteur interrogeait ses parents et l'entourage familial (et médical). Depuis, le frère jumeau de Frédéric s'est lui aussi suicidé. Et leurs parents, Monique et Jean-Pierre, sont à leur tour décédés. 

images.jpegÀ Sète, où vivait sa famille et où il travaillait, Jean-Pierre avait un rival : Jozsef, l'allure d'un prince hongrois, venu étudier l'œnologie en France après la guerre. Jozsef va courtiser Monique, qui l'aime, mais décide un jour de lui dire non. Le prince éconduit retournera en Hongrie, où il développera avec succès de nouveaux cépages. Mais les deux amoureux continueront à s'écrire régulièrement. À la mort de Monique, la narratrice se rendra à Budapest pour rencontrer ce fameux Jozsef qui lui demandera s'il peut continuer à lui écrire, comme il écrivait à sa mère. Elle acceptera et ils échangeront des lettres ou des cartes postales jusqu'à la mort de Jozsef. Pendant huit ans.

Le beau livre de Corinne Desarzens est à la fois une plongée dans les eaux troubles du passé et une interrogation sur le présent. Elle mène l'enquête en Hongrie, découvre les lettres de sa mère et l'allusion à ce fameux soutien-gorge noir qui donne son titre au récit. En même temps, elle fait un fait un travail de mémoire. Une mémoire fécondée par les mots, qui lui donnent corps et sens. Une mémoire — comme toujours chez Corinne Desarzens — chargée d'odeurs, de couleurs, de sensations à fleur de peau. « Je pense qu'il y a trois mémoires. De ce qui n'a jamais été : le fantasme. De ce qui a été vraiment : la vérité. De ce qu'on n'a pas pu recevoir : la réalité. On comprend si rarement les choses au moment où elles se déroulent. Juste un petit fil, imaginez. »

Pourquoi écrit-on ? Et surtout pour qui ? Il y a toujours un ou une destinataire aux lettres que l'on écrit. Les timbres hongrois illustrant la couverture du livre de Corinne Desarzens en témoignent. Parfois les lettres mettent des années pour parvenir à destination. Et la correspondance se poursuit au-delà de la mort. Elle porte en elle les cendres du passé. Et ces cendres éclairent le présent.

* Corinne Desarzens, Honorée Mademoiselle, éditions de l'Aire, 2017.

** Corinne Desarzens, Couilles de velours, éditions d'autre part, 2017.

*** Corinne Desarzens, Le soutien-gorge noir, éditions de l'Aire, 2017.

02/10/2017

Un univers singulier (Vincent Kappeler)

Unknown-1.jpegSi vous aimez les livres singuliers, qui ne ressemblent à aucun autre, ne passez pas à côté du dernier livre de Vincent Kappeler, Les jambes d'abord sont lourdes*. 

Le titre, d'abord, est une merveille, qui reste suspendu au-dessus de la tête du lecteur tout au long du récit, une énigme qui se verra résolue (ou non) dans les dernières lignes du livre.

Les personnages. ensuite, improbables comme la vie elle-même, qui voyagent d'un pays à l'autre (la Chine, Paris, la Suisse) sous des masques divers (Amandine Lenoir est une espionne dépressive et Claude Ramirès est chargé de récupérer des arriérés d'impôts pour la ville de Lausanne), absurdes ou seulement de circonstance. Il va sans dire que ces personnages à première vue loufoques vont se croiser et croiser leur destin dans le livre.

Unknown-2.jpegL'esprit de fantaisie — si rare dans nos contrées sérieuses — souffle sans relâche sur ces pages pleines de péripéties et de surprises (qui permettent à l'auteur, en passant, de se venger d'une scolarité sans doute un peu difficile). Kappeler a inventé un univers. Libre au lecteur d'y pénétrer. Mais cet univers est riche et singulier : il ne ressemble vraiment à aucun autre. Et le lecteur y évolue avec un plaisir renouvelé à chaque page.

* Vincent Kappeler, D'abord les jambes sont lourdes, éditions l'Âge d'Homme, 2017. 

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29/09/2017

Les Jeunes filles du lac Léman

par Marie Céhère

Passion noire jpeg.jpgSi j’avais été un écrivain, j’aurais aimé avoir les mêmes lectrices que Jean-Michel Olivier. À dire vrai, je rêve vainement d’être unécrivain depuis que j’ai lu les trois tomes des Jeunes Filles de Montherlant.

Jean-Michel Olivier et moi avons au moins un point commun.

Son dernier roman s’appelle Passion Noire*. Quel fléau que les femmes ! Surtout celles qui vous écrivent sur internet et dont on est forcé de chercher la photo sur Google avant de répondre. L’épistolaire n’est plus ce qu’il était. Simon Malet, double de son état, est donc confronté à la cohorte des prétendantes hautes en couleur, et les administre du haut de son cynisme.

Que l’on ne s’y trompe pas. Il n’y a plus, aujourd’hui, la même facilité qu’hier à assumer ce point de vue. « Dans les replis de graisse, au bas du ventre pâle et glabre, ce bout de caoutchouc, qui rétrécit ou qui s’allonge, comme le nez de Pinocchio, selon le désir du moment : tel est, chez l’homme, l’organe de l’émotion. »

C’est dire à quel point, s’agissant de tisser la toile d’araignée toxique de la littérature – donc des émotions – les femmes sont autrement mieux armées.

Nancy Bloom, spécialiste de la question, mais aussi la parisienne (libertine, sinon quoi ?) Diane de Jong et pire encore, la mystique Marie-Ange, font sentir au narrateur écrivain comme la littérature est une comédie vaste et vaine, à double, triple, infinie entente, comme le conformisme est une tyrannie qui aura sa peau, et surtout, comme il est et n’est qu’un homme.

« Le sexe est la ligne de partage, en moi, de toutes les divisions. La marque de naissance que je suis sexionné. Coupé en deux. »

Exploiter ces coupures, éluder les passages obligés, se sentir fragile, parfois, non comme une femmelette, mais comme un écrivain, c’est le pari de Passion Noire. Une idée de la littérature virile reprend ses droits.

* Jean-Michel Olivier, Passion noire, roman, l'Âge d'Homme, 2017.

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25/09/2017

Pâles lumières du passé (Isabelle Flükiger)

FluckigerIsabelle.jpgIsabelle Flükiger nous avait bluffés avec son premier livre, Du Ciel au ventre (2003)*, escapade délurée de deux amies qui font route vers Paris. On pensait à Thelma et Louise, le road-movie de Rodley Scott, ou encore à Virginie Despentes. Dans cette voix, il y avait quelque chose de déjanté, de joyeux, d'irréductible.

Dans les livres suivants, Isabelle Flükiger a poursuivi sa voie, mais elle semble s'être assagie. Il y a six ans, elle se lançait dans l'écriture de Best-seller** (voir notre critique ici), un roman étonnant qui mêlait aux soucis quotidiens d'un écrivain les problématiques sociales de l'immigration, de l'exclusion et du racisme. 

Aujourd'hui, une fois encore, Isabelle Flükiger change son fusil d'épaule en nous donnant Retour dans l'Est***, un voyage d'une semaine en Roumanie, où la narratrice accompagne sa mère qui veut revoir le pays de son enfance.

La tonalité du livre — qui est un récit et non un roman — est plus grave que dans les livres précédents. C'est le récit introspectif d'une femme qui part en quête de ses racines. Sa mère, juive et roumaine, a quitté son pays pour venir s'établir en Suisse, où elle a rencontré son mari. La Roumanie, pour elle, est devenue le pays mythique de l'enfance et de l'adolescence. Un pays fantasmé qu'elle a transmis à sa fille Isabelle qui aimerait bien, cependant, en avoir lie cœur net. Elles décident de partir toutes les deux pour Bucarest. Mais sur place, que reste-t-il de ce pays fantasmé ? La mère entraîne sa fille dans les méandres de la ville encore marquée par la dictature des époux Ceausescu. « Ma mère et moi, nous marchons aujourd'hui dans un pays qui n'est plus le sien, c'est terminé. Je voulais savoir de quoi est faite la musique de mon enfance, mais ce n'est pas ici qu'il faut chercher. »

RetourEst.jpgAu fil des jours (le voyage dure une semaine), des paysages et des rencontres, Isabelle reconstitue des bribes de son histoire, ou plutôt de l'histoire de sa mère, dédaignée par sa propre mère et « trop gâtée » par son père. Ce faisant, elle espère réconcilier sa mère avec son passé, et mettre au jour ses propres racines. Mais l'histoire de sa mère est pleine de lacunes et de brèches. Et la lumière qui entre par ces brèches ne suffit pas à éclairer totalement le présent.  La fable de la lampe Gallé, illustrée par la couverture du livre, trouve ici tout son sens : le passé reste indéchiffrable et ne jette aucune lumière sur le présent. 

Reste l'amour d'une mère. Cette brèche, c'est « l'essence de la vie ». C'est grâce à elle que l'histoire se transmet, de génération en génération, de pays en pays, de déracinement en déracinement. 

Être soi, c'est être déchiré. Et Isabelle Flükiger parle très bien de ce déchirement.

Photo d'Isabelle Flükiger © Charly Rappo.

* Isabelle Flükiger, Du Ciel au ventre, roman, l'Âge d'Homme, 2003.

** Isabelle Flükiger, Best-seller, roman, éditions Faim de siècle et CousuMouche, 2011.

*** Isabelle Flükiger, Retour dans l'Est, récit, éditions Faim de Siècle, 2017.

18/09/2017

Prix Édouard-Rod 2017 à Éric Bulliard

Laudatio du Prix ROD 2017 à Eric BULLIARD

par Corine RENEVEY

Nicolas Bouvier : Si c'était la solitude que j'étais venu chercher ici, j'avais bien choisi mon île. 

 

Prix Rod, 2017, BulliardC’est toujours un plaisir de parler des livres qu’on aime surtout si c’est un livre, comme celui d’Éric Bulliard, qui nous transforme. 

Dans le Poisson-scorpion, Nicolas Bouvier nous décrit l’île paradisiaque de Ceylan comme une émeraude accrochée au cou de l‘Inde, pourtant l’auteur nous met en garde, dès les premières pages, car il existe des lieux, qui malgré leur beauté, sont maléfiques. Ils agissent sur nous et il faut alors les quitter à tout prix. On se souvient que Bouvier s’échappera in extremis de son île comme d’une prison qui était en train de lui « brûler les nerfs ». J’imagine que Saint Kilda est peut-être un de ces lieux à la fois enchanteur et infernal.

Parti en 2014 dans l’archipel des Hébrides, au large de l’Écosse, Éric Bulliard entremêle à ses notes de voyage, les épisodes marquants de l’histoire de ses habitants, de leur installation comme vassaux de l’intendant MacLeod de Harris dès le Moyen-Âge à leur demande d’évacuation en août 1930. Tous épuisés tant la vie y était devenue impossible. L’évacuation de l’île est d’ailleurs un des seuls cas où une population abandonne sa terre ancestrale, la jugeant trop hostile, pour s’expatrier vers une terre plus accueillante. Saint-Kilda est désormais un lieu inscrit au patrimoine de l’UNESCO comme le site naturel et historique le plus inaccessible au monde. 

Prix ROD 2017 — Mousse BOULANGER.jpgDans ce premier roman, Éric Bulliard superpose plusieurs époques de l’histoire de Saint-Kilda, faisant surgir les fantômes du passé tout en scrutant les étonnants paysages, du cimetière aux cleits — ces vestiges des temps anciens, composés de pierres plates en forme de dôme et recouverts de gazon qui servaient à stocker la nourriture et à abriter les moutons en hiver. Au fil des siècles, les Saint-Kildiens se sont pourtant habitués au climat rude, aux orages fréquents et à la mer si peu clémente que les bateaux ne peuvent y accoster. 

Coupés du monde extérieur, les îliens ont appris à s’organiser sans chef ni hiérarchie. La notion même d’individu y est relative, tellement ils sont solidaires et unis jusque dans la mort.

La tradition veut que chaque année, pour assurer l’apport en protéines de la communauté pendant l’hiver, on désigne les plus valeureux pour aller chasser dans les colonies de fulmars sur l’île voisine de Stac an Armin, le plus grand sanctuaire d’oiseaux de l’Atlantique nord pendant la période de reproduction. Ces hommes, juste accrochés à une corde au bout d’un pieu, dévalaient la falaise escarpée en pêchant avec une canne des centaines d’oiseaux et pillant leurs nids.

Éric Bulliard raconte qu’en 1727, des chasseurs, partis pour 10 jours sur l’île de Stac an Armin, resteront 9 mois bloqués sur les arêtes de cette falaise surgie des mers à attendre le bateau de retour. 

« Ils ont passé tout un hiver, les dos collés à la pierre glacée, les mains et les pieds croutés de sang. Ils ne pensent plus, même Calum se tait désormais. Ils survivent encore un jour, puis un autre, et un autre, espèrent un rayon de soleil ou au moins une accalmie, que le vent arrête de nous hurler sa haine et la pluie de nous fouailler les joues brûlées par le froid (p. 67). » 

Pourquoi n’est-on pas revenu les chercher ? Dans cette interminable attente, on a le temps d’imaginer quelque drame qui aurait pu expliquer l’abandon. Mais ni le désespoir, ni l’ennui, ni l’immobilité de ces hommes n’auront raison de leur instinct de survie. Ils tiendront bon alors qu’il leur suffisait de lâcher prise pour en finir. 

« Ils restent là parce qu’ils n’ont rien d’autre à faire, par instinct, plus animaux qu’humains (p. 68) ». 

La vérité, ils l’apprendront quand, une fois sauvés par l’arrivée du bateau de l’intendant MacLeod of MacLeod, les valeureux chasseurs comprendront que leur communauté a été décimée par l’épidémie de variole suite à un contact avec le monde extérieur. Les îliens n’avaient apparemment pas développé de système immunitaire contre le virus.

De tels exemples montrent bien que Saint-Kilda n’a rien d’un paradis terrestre, bien au contraire. Et que son histoire est une longue série d’évasions, de fuites, d’échappatoires, car la nature, qui est au cœur de la vie des îliens, reste indomptable et résiste à toute forme d’implantation humaine. Aucun arbre ni aucune plante n’y poussent malgré les persistantes tentatives d’y cultiver un potager. Seule la religion y trouvera un terreau fertile et les îliens, restés pour la plupart illettrés, vont devenir de fervents croyants.

Peut-être que la configuration de cet archipel y est pour quelque chose ? L’impression d’être entouré de falaises abruptes et verticales, d’y être enfermé comme dans l’enceinte d’une prison où l’on s’en remet à Dieu ? Éric Bulliard risque la comparaison avec Alcatraz et les îliens deviennent alors, la métaphore de la condition humaine : forçats des temps reculés, soumis au bon vouloir des seigneurs, que la fuite vers la civilisation libèrera de la servitude à la fois naturelle, morale et religieuse. 

Mais seront-ils maîtres de leur destin une fois qu’ils auront fui la malédiction de leur naissance ? 

Dans la seconde partie du livre, Éric Bulliard brosse de magnifiques portraits de ces exilés, tels Ewen Gilies — un des 17 survivants de la traversée du Priscilla. Chercheur d’or en Australie, puis en Californie, il s’établira finalement au Canada. 

L’auteur évoque aussi le sort des étrangers importés sur l’île, avant tout des évangélistes plus ou moins « dégueulasses » tels que John MacKay, « une sorte de gourou, trop heureux d’assouvir sa volonté de puissance, mais malheureusement sincère, probablement, dans sa folle dévotion ». Ou le moderne Neil MacKenzie qui montre l’usage des tables, alors que les îliens mangeaient à même le sol. Ou l’instituteur Dugald Munro dont la femme apprend aux villageoises à tricoter autre chose que des chaussettes et qui participeront tous deux à l’évacuation de 1930.

On sent, au fil de la lecture, naître la colère de l’auteur. Et la nôtre aussi. D’abord ténue, puis implacablement puissante lorsqu’il s’agit d’évoquer l’injustice au cœur de cette histoire : la déportation au fil des siècles de plusieurs centaines d’êtres humains dans le but de peupler une terre humide où « seule la peau est imperméable », et de servir un seigneur lointain et protecteur. 

PRIX ROD 2017 — Gabor KRISTOF.jpgEt l'on est envoûté, à la lecture du livre, convaincu que la nature est plus forte que l’homme, qu’elle vomit toutes les tentatives de la dompter, que le rire moqueur des oiseaux rend cette injustice encore plus insupportable et qu’il était essentiel et responsable de rétablir une forme d’égalité, de justice en rapatriant la communauté de Saint-Kilda sous des cieux plus hospitaliers, plus … civilisés. 

Ce livre rend donc hommage à ces habitants qui, au moment du grand départ, laissèrent allumé le feu dans les cheminées et ouverte, la bible, à la page de l’Exode.

Pour terminer, c’est un livre qu’il faut lire car l’auteur nous fait part d’un voyage périlleux bien que sans danger réel pour les lecteurs si ce n’est celui d’être touché au cœur, comme ces journalistes qui nous attirent dans l’œil du cyclone, qui prennent des risques parfois inconsidérés pour nous donner à voir les forces puissantes et quelquefois maléfiques de la nature. 

  • Éric BULLIARD, L'Adieu à Saint-Kilda, Charmey (FR), Éditions de l'Hèbe, 2017, 235 p.

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31/08/2017

Le soleil noir de la mélancolie (Frédéric Pajak)

Unknown.jpegÀ l'heure des best-sellers vite oubliés et des polars-kleenex, l'œuvre de Frédéric Pajak fait tache. Elle est à la fois singulière (semblable à aucune autre) et toujours double. Le dessin, magistral, y tient la dragée haute au texte, d'une grande qualité poétique. Chez Pajak, jamais le dessin n'illustre le propos de l'auteur ou se contente de le dédoubler : il le prolonge, l'éclaire, l'enrichit. C'est une autre caractéristique de ces livres où l'image est aussi importante que le texte.

Commencé en 2002, l'immense chantier des Manifestes incertains devrait s'achever en 2020 et compter neuf volumes. Cette année, Pajak publie le tome 6, aux éditions Noir sur Blanc*, un livre dans lequel il revient, une fois encore, obsessionnellement, sur le divorce de ses parents et la mort de son père. 

9782882504746.jpgCe sixième volume, plus intime que les précédents qui ressuscitaient les figures de Vincent Van Gogh, Walter Benjamin, Beckett, Ezra Pound ou encore Cesare Pavese, pourrait s'intituler Les Quatre Cent Coups. Au centre du drame : un enfant qui assiste, muet et impuissant, aux disputes des parents qui se déchirent, se séparent, partent chacun pour une nouvelle vie. Le drame se creuse, comme on sait, lorsque son père, rentrant chez lui après une énième tentative de réconciliation, trouve la mort dans un accident de voiture. Le monde se brise. La vie de l'enfant est en morceaux. Et ce sont ces morceaux, justement, que Pajak, livre après livre, tente d'ajointer, par l'image et les mots, en recherchant une vérité fragile, fuyante, qui éclairerait le tragique de sa vie.

Il y a beaucoup (et de plus en plus, me semble-t-il) de noir dans les livres de Pajak, mais ce noir, paradoxalement, est source de lumière, comme le fameux « soleil noir de la mélancolie », cher à Nerval. C'est par le noir, la faille, la blessure, que la lumière jaillit. C'est pourquoi le travail de Pajak ressortit tout à la fois à la littérature, au dessin et à la psychanalyse. En quoi son œuvre est vraiment singulière. Et singulièrement géniale.

* Frédéric Pajak, Manifeste incertain, volume 6, Blessures, éditions Noir sur Blanc, 2017.

Outre cet ouvrage bouleversant, Pajak expose à Pully et se confie dans un livre d’entretiens richement illustré :

Un certain Frédéric Pajak, entretiens avec Christophe Diard, Les Editions Noir sur Blanc, 240 p.

Exposition « Un Certain Frédéric Pajak », Pully, Musée d’art de Pully, ch. Davel 2, du je 31 août au di 12 novembre.

29/08/2017

Noir désir

par Pierre Béguin

Passion noire jpeg.jpgII y a quelque chose du conte dans le dernier roman de Jean-Michel Olivier (et pas seulement dans le dernier). Dans cette manière de faire avancer l’action – de la précipiter parfois – sans s’encombrer des motivations psychologiques ou morales des personnages. Ainsi va le conte: Candide, «quoiqu’il ait les mœurs fort douces», en deux lignes et d’un coup d’épée «vous étend (un) Israelite raide mort sur le carreau». Alors qu’il faut à Camus 180 pages pour expliquer cinq coups de feu tirés contre un Arabe sur une plage d’Alger. Ainsi va le roman…

Oui, il y a quelque chose du conte dans Passion noire, mais du conte burlesque, ou plutôt satirique. Si L’Amour nègre nous renvoyait à Voltaire, c’est à Villiers de l’Isle Adam et ses Contes cruels que m’a renvoyé Passion noire. Tant je suis convaincu que si le baron avait vécu la récente histoire du féminisme, il se serait accordé ce droit d’inventaire aussi burlesque que politiquement incorrect. Villiers n’a pas survécu au XIXe siècle mais Jean-Michel Olivier, pour la circonstance, a repris le flambeau. Espérons qu’il survivra à la vindicte féministe. A moins que ces dames militantes aient de l’humour... même si  humour et militantisme relèvent le plus souvent de l’oxymore… 

Drôle, le roman l’est assurément. De quoi s’agit-il? Simon Malet, un écrivain non pas à succès mais connu, ou pour le moins reconnu, vit reclus au bord du lac Léman, à Pully, dans l’ombre de Ramuz. «Seul peut-être mais peinard» aurait chanté Léo Ferré. Les uniques relations qu’il entretient avec les femmes – à l’exception de sa mère surnommée Mégère – s’inscrivent dans les strictes limites du désir. Sauf qu’aujourd’hui – et notre écrivain en mesurera les conséquences –, le désir masculin, souvent, s’apparente à du sexisme, pour ne pas dire à du harcèlement: «Car la police de la pensée (qui a remplacé celle des mœurs) veille au grain et poursuit les langues déliées» précise Simon Malet. Il ne croit pas si bien dire, lui qui, sur le sujet, a la langue un peu trop déliée. Ces dames voudront lui faire payer cher son outrecuidance…

Car en tant qu’écrivain, Simon Malet est entouré de femmes : «En littérature, aujourd’hui, elles sont partout. Ce sont les femmes qui lisent des livres, accueillent les écrivains dans les Salons, les interviewent à la radio ou les invitent sur les plateaux de télévision, elles qui organisent des colloques ou des rencontres, elles qui animent des débats. On n’écrit que pour elles, dirait-on. La littérature est devenue une affaire de femmes». Des femmes redoutables, des intellectuelles pointues, des hystériques, des cinglées, des manipulatrices, toutes gravitent autour de lui et le harcèlent par mails ou par lettres jusqu’à l’hallali… «Elles rêvent de visiter mon âme. Pour y planter leur étendard», s’exclame Simon Malet qui pense naïvement pouvoir leur résister. Il faut admettre qu’il ne s’en tire pas trop mal, nonobstant son excès de confiance. Si bien qu’au deux tiers du roman, le lecteur – je dis bien le lecteur – peut encore croire à la survie du mâle. Il pose alors le livre un instant, ouvre la fenêtre, respire un bon coup et, tout en se demandant s’il va chasser le cerf, sabrer la gueuse ou envahir la Pologne, il se prend à chanter avec vigueur: «Non, non, non, non, Saint Eloi n’est pas mort, Car il bande encore, Car il bande encore!» A la fin, à l’image de Simon Malet, il lui faudra déchanter: le monde – celui dans lequel il vit du moins – appartient aux femmes, et la faiblesse de l’homme – son désir, son noir désir – le désigne à la défaite.

Parmi toutes ces femmes, certaines sont facilement reconnaissables sous leurs pseudonymes: par exemple, Unknown.jpegAnnie Ernaux (à qui va ma grande admiration littéraire), Julia Kristeva, la compagne de Sollers, ou encore Sylvianne Agacinsky, égérie de Jospin et principale inspiratrice du féminisme – option naturaliste – dans les années 90. Pour d’autres, on peut hésiter: telle cette Nancy Bloom, la Chienne de Garde, qui enseigne les études genre dans une université du Michigan où elle réussit, après maintes tentatives, à inviter Simon Malet pour un colloque en compagnie des plus grandes intellectuelles du féminisme. Notre auteur se tirera de ce piège grâce à un heureux hasard. 

Rappelons que le concept du genre, tout droit sorti des universités américaines, et largement influencé par le behaviorisme comme le féminisme façon Beauvoir le fut de l’existentialisme, se substitue à sexe et désigne un fait psychologique par lequel on se sent homme ou femme et l’on adopte les comportements propres à l’une ou à l’autre de ces identités. images.jpegAinsi Nancy Bloom est-elle un avatar de Judith Butler, professeur à Berkeley et grande prêtresse de la littérature genre (lire Trouble dans le genre). Mais la description de ce colloque – qui n’est pas sans rappeler ceux qu’on trouve sous forme parodique dans l’excellent roman de Laurent Binet La septième fonction du langage (ou Qui a tué Roland Barthes?) –  est avant tout l’occasion pour Jean-Michel Olivier de tourner en dérision les excès du gender studies à la sauce américaine, de souligner ses paradoxes, ses contradictions, voire ses absurdités, et de mettre en évidence ses effets désastreux sur l’éducation des enfants soumis strictement à ce concept. Ainsi de la propre fille de Nancy Bloom, la petite fée Morgane, l’adolescente rebelle, avec laquelle Simon Malet s’accordera une fugue aux chutes du Niagara, en même temps qu’une victoire éphémère sur l’aréopage féministe. Avant la chute. Des pages jouissives qui valent à elles seules le détour…

Le roman est assurément drôle, ai-je prétendu. Mais il possède aussi son côté sombre, sa beauté noire. Sa métisse, devrais-je dire, à l’image de la beauté de Ramuz lorsqu’elle s’incarne sur terre: à Evian justement, en face de Pully (et Simon Malet croit stupidement que le lac le protège), il y a Marie-Ange Lacroix, la Mystique, au nom triplement connoté, avec laquelle Simon a la faiblesse d’entretenir une correspondance qu’au fond il ne souhaite pas. Toute la différence est là: pour une femme (et pour Musset), une porte est ouverte ou fermée; pour un homme, elle est toujours entrouverte. André Breton n’avouait-il pas qu’il laissait systématiquement la porte de sa chambre à coucher entrouverte dans l’espoir qu’une belle inconnue pût y entrer. On le comprend, cette porte entrouverte, par laquelle s’introduira Marie-Ange pour clouer Simon sur la croix de sa vengeance, symbolise le désir, ce noir désir consubstantiel à l’homme. Si, dans l’évangile selon Saint Jean, au commencement était le verbe, dans l’évangile selon Saint Simon, au commencement était le désir. Un désir dont l’écriture n’est pour lui qu’une émanation: «L’écriture attire les corps plus encore que les âmes. Dans les mots passent une telle force érotique qu’elle doit finir un jour par s’exprimer charnellement», précise-t-il. A la fin, vaincu par Eros et par une superbe fellation, il écrira à Marie-Ange ces mots de la défaite: «On ne désire pas une femme parce qu’elle est belle. Non. On la juge telle parce qu’on la désire. Le désir est la blessure première. Le mouvement d’un corps vers un autre corps. La fêlure. Freud parlait de pulsion. Je préfère le désir». C’est la vieille blessure! se plaignait Lancelot…

images-1.jpegAinsi le désir précède-t-il la beauté, il la façonne, il la crée. «Un signe de beauté est une joie pour toujours» prétendait Oscar Wilde. Un signe de beauté est une souffrance pour toujours, pourrait lui rétorquer Simon Malet. Car la beauté est malédiction, elle sème le trouble, la discorde chez les hommes, comme dans la Beauté sur la Terre, citée maintes fois en référence dans le roman. Mais cette beauté, chez Ramuz, même lorsqu’elle s’incarne sous les traits d’une jeune cubaine, reste évanescente, idéale, hors de toute possession. Marie-Ange Lacroix, elle, se donne entièrement… pour un instant, le temps de crucifier Simon sur l’autel du désir, et de lui faire «perdre la tête». Pour ancrer cette thématique dans l’Universel, Jean-Michel Olivier fait citer la Bible à son personnage. C’est là, dans cette référence, que se situe le véritable sens du roman: «C’est l’histoire de Salomé, fille d’Hérodiade et belle-fille d’Antipas. Pour l’anniversaire de son parâtre, Salomé invente la fameuse danse des sept voiles. Au son de la musique, elle se dépouille, un à un, de ses voiles qui la protègent. C’est peu dire qu’Antipas est séduit: il tombe raide dingue de sa belle-fille! Il est prêt à tout lui donner: son argent, son royaume, son pouvoir. Mais Salomé veut autre chose: la tête de Jean-Baptiste, qu’Antipas a emprisonné, car il a osé critiquer son mariage. En acceptant de tuer Jean-Baptiste, le Tétrarque sait qu’il signe son arrêt de mort…» Pas de désir sans voiles! Ainsi la beauté s’avance-t-elle toujours masquée. Comme Marie-Ange Salomé dansant devant Simon Antipas…

Avec Passion noire, Jean-Michel Olivier signe l’un de ses meilleurs livres. A l’image du grand Saint Eloi, l’écrivain en lui n’est pas mort. On  s’en réjouit…

 

Jean-Michel Olivier, Passion noire, Edition l’Age d’Homme, Lausanne, 2017

25/08/2017

Une Passion noire

par Jean-François Duval

Passion noire jpeg.jpgUne Passion noire. C’est par cette expression que, d’entrée de jeu, le narrateur du nouveau roman de Jean-Michel Olivier paru à l’Age d’homme désigne ce qui donne un sens à sa vie : l’écriture, la littérature. Il a 35 ans, lit Michel Leiris (fameux auteurs de L’Age d’homme…). De sa mère qu’il surnomme Mégère (Kerouac appelait la sienne Mémère), il a les yeux verts et l’on ne sait de qui il tient son long nez sinon peut-être de Pinocchio, car tous deux jouissent du même merveilleux privilège de faire de l’affabulation leur terrain de jeu favori. Un domaine où l’on se régale jours et nuits (comme dans cet autre roman d’Olivier, Nuit blanche, 2001) de quantité de mots et de phrases d’une précise et limpide exactitude. Mots dont le narrateur avoue se nourrir avec une belle et exigeante fringale. 

En cela le narrateur de Passion noire, qui se nomme Simon Malet, se révèle à l’évidence l’un des avatars de Jean-Michel Olivier lui-même, qui nous a déjà donné de bien beaux romans, depuis La mémoire engloutie (Mercure de France, 1990) jusqu’à L’Amour nègre, prix Interallié 2010. 

Jolie trajectoire pour un auteur romand dont, il faut y insister, l’écriture apparaît certainement comme l’une des plus fluides en Suisse romande, tant l’auteur semble faire preuve d’une déconcertante aisance et facilité (par opposition à la pesante lourdeur qu’on trouve chez tant d’autres). De Jean-Michel Olivier le lecteur a souvent l’envie de dire : cet écrivain-là écrit comme il respire. 

Le narrateur cependant ne l’ignore pas : attention aux passions noires, elles sont vénéneuses ! D’autant plus quand il s’agit de littérature, tant la part de l’écrivain en ce bas monde – aujourd’hui plus que jamais – est devenue maudite. Qui s’y frotte s’y pique. Même si ses livres ne sont pas sans remporter quelque succès, le narrateur de Passion noire pourrait bien l’apprendre à ses dépens (n’y aura-t-il pas un retournement final ?). Il a son lectorat, un nom, des fidèles (surtout féminines) qui le suivent, une certaine reconnaissance. En dehors du temps qu’il peut consacrer au roman qu’il a en chantier, il lui faut naturellement nourrir son public de bien d’autres façons que par son seul talent d’écriture, c’est-à-dire satisfaire et répondre aux sollicitations et obligations qui sont celles de tout écrivain d’aujourd’hui. Il est invité à des colloques, en Europe, en Afrique, aux Amériques où il croise et retrouve ses pairs, soumis au même diktat. Il faut le savoir : les aventures et les tribulations d’un écrivain au XXIe siècle ne le cèdent souvent en rien à celles d’un Chinois en Chine. 

C’est un secret de polichinelle : les événements littéraires – salons, rencontres, lectures, séances de dédicaces, etc – sont aujourd’hui devenus d’une importance capitale pour tout auteur qui souhaite percer et acquérir une certaine visibilité aux yeux du public. Unknown-1.jpegC’est d’ailleurs sans doute pourquoi plusieurs romanciers d’aujourd’hui se sont emparés de cette problématique pour en faire la thématique même de leurs ouvrages, en l’abordant d’un regard résolument critique (on pense par exemple au roman de François Bégaudeau, La Politesse, Verticales, 2015, qui serait à placer sur le même rayon que Passion noire). 

Dans Passion noire, Simon Malet joue le jeu tout en en ayant parfaitement conscience : il semble bien que désormais le public ne sache plus vraiment jouir d’un livre à moins qu’il ne soit implicitement convenu qu’on puisse mettre un visage sur le nom de son auteur, le regarder à la télévision, le rencontrer, lui dire son admiration, souligner les points communs qu’on entretient certainement avec lui (« Ah, vous exprimez magnifiquement ce que je ressens ! »). 

Voilà : la littérature tient désormais, pour le lecteur, dans un exercice d’admiration perpétuel, comme si d’ « admirer » l’amenait lui-même à se sentir davantage exister, à la façon d’un reflet, comme dans un miroir. Conséquence pour l’auteur : il est bien malgré lui amené à devenir l’INTERLOCUTEUR VIRTUEL de ses lecteurs et surtout lectrices, non pas en tant qu’écrivain mais en tant que personne. C’est-à-dire qu’on exige de lui qu’il jaillisse en lieu et place de son œuvre elle-même ! Si l’œuvre est lue, ce n’est que dans la mesure où elle offre un miroir dans lequel la lectrice (puisque le lectorat est essentiellement féminin) pourra se découvrir si belle, si belle… et mieux se révéler à elle-même. Si bien que le malentendu est le plus souvent complet : au contact de ses lectrices et pourvu qu’il n’ait pas écrit un simple roman à l’intrigue purement policière, tout auteur d’aujourd’hui s’aperçoit après trois phrases échangées que celles-ci n’ont pas lu, pas compris le livre qu’il a cru écrire… 

Tout cela, le narrateur de Passion noire l’a très vite appris. Il s’y est fait, tous les auteurs s’y font. Il reçoit quantité de lettres de lectrices, ne répond qu’à quelques-unes, le plus souvent excédé, car il y a de la furie chez certaines admiratrices (chers amis écrivains, vous le savez comme moi). Unknown-2.jpegIl a compris ce dont témoignent des siècles d’histoire littéraire, depuis le roman courtois de Chrétien de Troyes jusqu’à Femmes de Sollers ou Cinquante nuances de Grey : ce sont les femmes qui lisent (les hommes ont autre chose à faire, comme de regarder un match de foot ou siroter une bière). 

Mais au fond, si l’on passe sur les épopées homériques et les chansons de geste médiévales, la littérature a-t-elle jamais été faite pour le genre masculin ? Répétons-le : tout auteur qui pratique les salons du livre d’aujourd’hui le vérifie de manière objective et chiffrée : les femmes composent le 95% des gens qui s’arrêtent devant les stands, réclament des dédicaces, taillent une bavette avec l’auteur. Oui, l’écrivain qui ne veut pas mourir idiot doit écrire pour les femmes. 

Disons-le par parenthèse : c’est à quoi ont dû se résigner non sans consternation d’illustres auteurs du passé comme Chateaubriand, Vigny, Balzac… Les uns et les autres ont dit leur accablement, leur malheur, leur honte même d’avoir déchu à ce point, en tant que « grands hommes », d’en être réduit à se servir de la plume plutôt que de l’épée. Flaubert est lâchement allé jusqu’à déclarer « Madame Bovary, c’est moi ». Même le barde d’Astérix, une sorte de sentimental et larmoyant Lamartine avant l’heure, témoigne à quel point l’activité littéraire, dès le départ, a pu passer comme ridicule et féminine en regard des exploits du tout puissant Obélix et du tout aussi viril et énergique petit Gaulois. 

D’où l’une des premières leçons à tirer de Passion noire : il faut être bien courageux, avoir les couilles bien accrochées, au jour d’aujourd’hui, pour écrire encore des romans et croire encore que la littérature, comme au temps d’Homère et des grandes épopées, puisse avoir quelque semblant de virilité (je ne suis pas loin de penser que c’est pour cette raison-là que les nouveaux auteurs tendent à privilégier la veine du roman policier – le sang, le crime, les armes « font » virils et guerriers). 

On l’a dit, le narrateur de Passion noire a pleine conscience de cette horrible fatalité. En dehors de sa mère, il est tout spécialement poursuivi par une universitaire américaine et – c’est littéralement le plus lourd de son calvaire – par une Marie-Ange Lacroix qui s’évertue à le persuader qu’on n’a jamais vu plus belles âmes sœurs que les leurs, que lui et elle sont absolument faits l’un pour l’autre, etc. Marie-Ange Lacroix, de lettre en lettre, exige de Simon Malet qu’il se rende enfin à cette évidence. 

Avec ce décapant Passion noire, notre auteur poursuit dans une veine qui était déjà, au moins partiellement, celle de La Mémoire engloutie en 1990 : Unknown-3.jpegla satire, et tout particulièrement la satire sociale est omniprésente sous la plume de Jean-Michel Olivier. Et c’est alors du côté de Voltaire et de ses contes qu’il faudrait peut-être aller chercher des références (qui sait si l’auteur de Candide et de Zadig ne se serait pas emparé avec une même jubilation de la thématique qui a valu à J.-M. Olivier le prix Interallié pour L’Amour nègre ?) 

Passion noire ne s’arrête cependant pas à la satire sociale, la critique va au-delà, elle est plus générale, touche plus profondément à nos représentations de la réalité. On pourrait avancer que J.-M. Olivier rejoint Guy Debord qui, dès les années 1960, avait dénoncé la « société du spectacle » vers laquelle nous avancions à grands pas, et dont la comédie littéraire d’aujourd’hui participe pleinement (au lieu de répondre à sa vocation critique). Unknown-4.jpegEn fait, à cet égard, Passion noire franchit un nouveau seuil : plutôt que de dénoncer la société du spectacle comme Debord, ce roman-là, et voilà qui est littérairement très efficace, nous propose LE SPECTACLE LUI-MEME DE LA SOCIETE DU SPECTACLE. En quoi Jean-Michel Olivier, avec une belle persévérance et cohérence, poursuit dans la même veine que dans son avant-dernier roman, Après l’orgie (tout juste sorti en Livre de poche), titre légitimement inspiré de Baudrillard et de ses réflexions aiguisées sur les pouvoirs de la simulation. 

«Miroir, mon beau miroir, dis-moi…»

21/08/2017

Des Jeunes Filles à Passion noire

par Daniel Fattore

Passion noire jpeg.jpgIl est impossible de ne pas penser à la splendide tétralogie des "Jeunes filles" d'Henry de Montherlant en lisant, avec bonheur, "Passion noire". Le dernier opus de l'écrivain romand Jean-Michel Olivier, "Passion noire", met en effet en scène l'alter ego suisse et contemporain de Pierre Costals: il s'agit de Simon Malet, écrivain à succès, aux prises avec la sollicitude d'une nuée de femmes animées des meilleures intentions du monde... mais qui l'agacent prodigieusement. "Pas besoin de gril: l'enfer c'est les femmes", voudrait-on dire de Simon Malet, en paraphrasant Jean-Paul Sartre...
 
D'une manière générale, l'auteur, prix Interallié 2010 pour "L'amour nègre", dessine avec Simon Malet le portrait d'un écrivain blasé, misanthrope reclus considérant le monde avec une distance ironique et volontiers grinçante. Tout semble le déranger! Pourtant, nolens volens, il accepte les sollicitations. Ce qui lui permet d'exercer son regard distant sur son entourage. Et de se montrer tel qu'il est: un écrivain classique, valeur sûre et garantie de grand succès, passionné par son art littéraire - sa "passion noire", pour rappeler le titre (qui revêt aussi un autre sens, que je ne dévoilerai pas ici). Attachant, agaçant, Simon Malet? Au lecteur de juger. 
 
Un lecteur qui est confronté, avec "Passion noire", à un jeu de masques virtuose. Il est naturellement judicieux de se demander si Simon Malet, pour commencer par lui, n'adopte pas volontairement une posture faite de ricanements pour masquer ses propres fissures. En face, le ballet des personnages féminins a aussi quelque chose d'un bal masqué, entre une correspondante qui ne se dévoile pas tout à fait, tout en partageant une intimité faite de sentiments exprimés avec mièvrerie, une amie parisienne qui tient son rôle mondain et une professeure d'études genre américaine particulièrement dogmatique. Cela, sans oublier le couple russe dont la femme vient faire le ménage chez Simon Malet: ce n'est qu'en fin de roman qu'on saura qui est cette énergique fanatique de Vladimir Poutine... et surtout, qui est son époux. Enfin, quelque part, il est question de burqas... ne sont-ce pas des masques, aussi? A contrario, il y a même un chat qui se balade, pissant là où il le veut, et surtout sur certains livres: l'auteur présente cet acte trivial comme l'expression sans masque (pour une fois - l'animal ne se cache pas!) des aversions prêtées au félidé.
 
Il y a un jeu de masques dans la manière de montrer les personnages, par ailleurs, à géométrie variable - et du coup, la forme rejoint le fond. En effet, plusieurs personnalités issues du monde réel hantent "Passion noire". Elles sont nommées de façons diverses. Certaines sont présentées sous leur nom réel (Maylis de Kerangal, pour n'en nommer qu'une), d'autres ont un pseudonyme plus ou moins transparent (belle trouvaille que cette Théa Succube, qui pourrait être Marcela Iacub!), par une caractéristique (un sociologue à l'accent suisse allemand, serait-ce Jean Ziegler?), voire moins encore: dans sa galerie de personnages, l'auteur utilise tout l'éventail possible des travestissements. D'ailleurs, qui sait si l'amant de la mère de Simon Malet n'est pas Dominique Strauss-Kahn? Pour le lecteur, c'est un régal que de jouer à démasquer ces personnages secondaires. Et de faire faux, peut-être, mais ce n'est pas si grave.
 
"Passion noire" est l'occasion de dessiner une belle satire des travers de notre société moderne et de certaines de ses "grandes têtes molles", pour reprendre une expression que l'auteur affectionne. J'ai déjà évoqué  les dérives du "Gender" à l'américaine: à travers le personnage d'une enseignante particulièrement rigide, l'écrivain illustre, jusqu'à la caricature, les errements de cette approche qui ne s'interdit pas le grand écart entre la théorie et la pratique. Il y a aussi les connivences entre intellectuels médiatiques, brocardées dans la scène farcesque et bavarde d'un dîner de têtes, moment mondain s'il en est, organisé dans un hôtel particulier parisien. 
 
On pourrait encore discuter de la solitude foncière de Simon Malet, cet écrivain pourtant fort entouré, jusqu'à un certain point. Ou de ce lac Léman infranchissable, image d'un amour impossible qui permet à l'auteur de dévoiler la personnalité finalement pathétique de l'écrivain qu'il met en scène: en recourant au procédé de la transcription de lettres, l'écrivain emprunte ici - toujours, toujours - aux "Jeunes filles".  Ces lettres s'intègrent à un tout rythmé, rapide, où le lecteur familier de Jean-Michel Olivier retrouvera, sur un ton peut-être un peu plus désabusé, la verve ironique de "La Vie Mécène". Ce qui est un pur bonheur.
 
Jean-Michel Olivier, Passion noire, Lausanne, L'Age d'Homme, 2017.

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24/07/2017

Saint-Kilda : une île aux portes de l'enfer *

par Corine Renevey

L’Adieu à Saint-Kilda est le premier roman du journaliste Éric Bulliard qui nous entraîne dans un récit à la fois envoûtant et lancinant comme l’antienne de Saint-Kilda qui sert d’incipit au livre :

We cannot return now / Nous ne pouvons plus retourner désormais

We cannot return now

We have all gone over / Nous avons tout surmonté

We have all gone over

We are all sure-footed / Nous avons le pied sûr

We are all sure-footed

 But we fall / Mais nous tombons »

16f2d6bbf2017b8d06425fdf9b1a0ced.jpgParti pour un « voyage d’une vie » en 2014 dans l’archipel des Hébrides au large de l’Écosse, un lieu désormais inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO comme le site naturel et historique le plus inaccessible au monde, l’auteur entremêle à ses notes de voyage, les épisodes marquants de l’histoire de ses habitants, de leur installation comme vassaux de l’intendant MacLeod de Harris dès le moyen-âge à leur demande d’évacuation en août 1930, tous épuisés tant la vie y était devenue impossible. L’évacuation de l’île est d’ailleurs un des seuls cas où une population abandonne sa terre ancestrale, la jugeant trop hostile, pour s’expatrier vers une terre plus accueillante.

Si la chronique de Saint-Kilda est peu connue des lecteurs francophones, seuls une Histoire de Saint-Kilda de Kenneth MacKaulay et un ouvrage de Tom Steel, Saint-Kilda, l’île hors du monde, ont été traduits de l’anglais, le sujet n’en a pas moins inspiré des centaines d’ouvrages qui se retrouvent en partie répertoriés à la fin du livre et qui ont servi à l’évocation de cette île à la fois fascinante et inquiétante.

th.jpegL’auteur superpose ainsi plusieurs époques de l’histoire de Saint-Kilda, faisant surgir les fantômes du passé tout en scrutant les étonnants paysages, du cimetière aux cleits, ces vestiges des temps anciens, composés de pierres plates en forme de dôme et recouverts de gazon, qui servaient à stocker la nourriture et à abriter les moutons en hiver. Au fil des siècles, les Saint-Kildiens se sont pourtant habitués au climat rude, aux orages fréquents et à la mer si peu clémente que les bateaux ne peuvent y accoster, encore moins en hiver. Coupés du monde extérieur, ils ont appris à s’organiser sans chef ni hiérarchie. La notion même d’individu y est relative, tellement ils sont solidaires et unis jusque dans la mort. th-4.jpegLa tradition veut que chaque année pour assurer l’apport en protéines de la communauté pendant l’hiver, on désigne les plus valeureux pour aller chasser dans les colonies de fulmars sur l’île voisine de Stac an Armin, le plus grand sanctuaire d’oiseaux de l’Atlantique nord pendant la période de reproduction. Ces hommes, juste accrochés à une corde au bout d’un pieu, dévalaient la falaise escarpée en pêchant avec une canne des centaines d’oiseaux et pillant leurs nids.

 th-3.jpegL’auteur raconte qu’en 1727, des chasseurs partis pour 10 jours sur l’île de Stac an Armin, resteront 9 mois bloqués sur les arêtes de cette falaise surgie des mers à attendre le bateau de retour. « Ils ont passé tout un hiver, les dos collés à la pierre glacée, les mains et les pieds croutés de sang. Ils ne pensent plus, même Calum se tait désormais. Ils survivent encore un jour, puis un autre, et un autre, espèrent un rayon de soleil ou au moins une accalmie, que le vent arrête de nous hurler sa haine et la pluie de nous fouailler les joues brûlées par le froid (p. 67). » Pourquoi n’était-on pas revenu les chercher ? Dans cette interminable attente, on a le temps d’imaginer quelque drame qui aurait pu expliquer l’abandon. Ni le désespoir, ni l’ennui, ni l’immobilité n’auront raison de leur instinct de survie. Ils tiendront bon alors qu’il leur suffisait de lâcher prise pour en finir. « Ils restent là parce qu’ils n’ont rien d’autre à faire, par instinct, plus animaux qu’humains (p. 68) ». La vérité, ils l’apprendront quand, une fois sauvés par l’arrivée du bateau de l’intendant MacLeod of MacLeod, les valeureux chasseurs comprendront que leur communauté a été décimée par l’épidémie de variole suite à un contact avec le monde extérieur, les îliens n’avaient apparemment pas développé de système immunitaire contre le virus.

De tels exemples montrent bien que Saint-Kilda n’a rien d’un paradis terrestre, bien au contraire. Et que son histoire est une longue série d’évasions, de fuites, d’échappatoires car la nature qui est au cœur de la vie des îliens, reste indomptable et résiste à toute forme d’implantation humaine. Aucun arbre ni aucune plante n’y poussent malgré les persistantes tentatives d’y cultiver un potager. Seule la religion y trouvera un terreau fertile et les îliens restés pour la plupart illettrés, seront convertis en de fervents croyants.

Peut-être que la configuration de cet archipel y est pour quelque chose, l’impression d’être entouré de falaises abruptes et verticales, d’y être enfermé comme dans l’enceinte d’une prison où l’on s’en remet à Dieu. L’auteur risque la comparaison avec Alcatraz et les îliens deviennent alors la métaphore de la condition humaine : forçats des temps reculés que la fuite vers la civilisation libèrera de la servitude à la fois naturelle, morale et religieuse. Seront-ils enfin maîtres de leur destin une fois qu’ils auront fui la malédiction de leur naissance ?


St-Kildans.jpgDans la seconde partie du livre, l’auteur brosse de magnifiques portraits de ces exilés, tels que Ewen Gilies, un des 17 survivants de la traversée du Priscilla, chercheur d’or en Australie puis en Californie, qui s’établira finalement au Canada. Il évoquera aussi le sort des étrangers importés sur l’île, avant tout des évangélistes plus ou moins « dégueulasses » tels que John MacKay, « une sorte de gourou, trop heureux d’assouvir sa volonté de puissance, mais malheureusement sincère, probablement, dans sa folle dévotion » ou le moderne Neil MacKenzie qui montrera l’usage des tables alors que les îliens mangeaient à même le sol, ou l’institueur Dugald Munro dont la femme apprit aux villageoises à tricoter autre chose que des chaussettes et qui participeront tous deux à l’évacuation de 1930.

th copie.jpegOn sent au fil de la lecture, la colère de l’auteur sourdre. D’abord ténue puis implacablement puissante lorsqu’il s’agit d’évoquer l’injustice au cœur de cette histoire : la déportation au fil des siècles de plusieurs centaines de gens dans le but de peupler une terre humide où seule la peau est imperméable, pour servir un seigneur lointain et protecteur. On est envoûté en lâchant le livre, convaincu que la nature est plus forte que l’homme, qu’elle vomit toutes les tentatives de la dompter, que le rire moqueur des fulmars rend cette injustice encore plus insupportable et qu’il était essentiel de rétablir une forme de justice en rapatriant la communauté de Saint-Kilda sous des cieux plus hospitaliers, plus … civilisés. Ce livre rend donc hommage à ces habitants qui, au moment du grand départ, laissèrent allumé le feu dans leur cheminée et ouvert la bible à la page de l’exode.

* Éric BULLIARD, L'Adieu à Saint-Kilda, Charmey (FR), Éditions de l'Hèbe, 2017, 235 p.

20:06 | Lien permanent | Commentaires (2) | | |  Facebook

28/06/2017

Passion noire, mon nouveau roman

Encore quelques jours de patience… 

Passion noire jpeg.jpg

26/06/2017

L'écriture mosaïque (Jean-Louis Kuffer)

images.jpegJournaliste, romancier, poète, essayiste, blogueur infatigable, mais aussi peintre et animateur de revue littéraire (Le Passe-Muraille, créé en 1992), Jean-Louis Kuffer a plusieurs cordes à son arc. Et une brassée de flèches dans son carquois. Également à l'aise dans le roman et la chronique littéraire (quiconque voudra connaître la vie littéraire en Suisse romande depuis quarante ans n'aura qu'à se plonger dans ses Carnets), il explore, dans chacun de ses livres, une nouvelle forme d'écriture.

Aujourd'hui, avec La Fée valse*, son dernier livre, Kuffer entraîne le lecteur dans un vertige de personnages, de scènes fantasmées, de situations drolatiques ou tragiques, cruelles ou surprenantes. Ce sont des textes courts (une page au maximum), vifs, colorés. Chacun pourrait être le germe ou le noyau d'un roman. Mais Kuffer les garde à l'état de pépites. D'éclats. D'éclairs de poésie.  Si l'écriture — selon le mot de Cingria — est « l'art de l'oiseleur », Kuffer possède celui de la mosaïque. Chaque texte est une pierre savamment peinte (une miniature) qui trouve sa place et son sens dans l'ensemble du livre. 

Unknown.jpegLe plus étrange, dans ce livre foisonnant et singulier, c'est que cette mosaïque humaine bouge et danse sans cesse. À peine a-t-on fixé un personnage qu'un autre le remplace ou entre dans la danse. Ici c'est une valse à trois temps au rythme tantôt rapide, voire effréné, tantôt mélancolique (« valse mélancolique et langoureux vertige » disait Baudelaire). Le lecteur, à chaque page, est pris dans ce vertige et invité, sans cesse, à changer de cavalier. Ce qui fait tout le charme et le force de cette Fée Valse qui fait danser les mots et valser les personnages de toutes les époques, de tous les pays, de toutes les langues. 

* Jean-Louis Kuffer, La Fée valse, éditions de l'Aire, 2017.

09:40 Publié dans livres en fête | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : kuffer, la fée valse, éditions aire, littérature romande | | |  Facebook

30/05/2017

Un roman noir et bien tassé (Jean-François Fournier)

Unknown-1.jpegJean-François Fournier aime les alcools forts, les femmes et les cigares cubains. Il a été journaliste, grand bourlingueur, a dirigé la rédaction du Nouvelliste et est aujourd'hui délégué culturel de la Commune de Savièse. À son actif, il compte une bonne dizaine de livres, romans, pièces de théâtre, essais (sur le peintre viennois Egon Schiele). En tout, on le voit, c'est un ogre. À l'appétit féroce, infatigable, toujours en quête de nouvelles expériences et de nouvelles émotions.

En cela, il ressemble beaucoup à Scott F. Battle, le héros de son dernier livre, sobrement intitulé Le Chien*. Disons tout de suite : c'est un des plus grands livres de ce début d'année, fort comme un pur malt, noir comme un expresso bien tassé. 

Unknown-2.jpegQui est le Chien ? Le rédacteur en chef d'un quotidien américain (le Post ?), qui a beaucoup roulé sa bosse, connaît tout ce qu'il faut savoir (et ne pas publier) sur le monde politique, a consacré sa vie à défendre une certaine idée du journalisme. Malgré sa carrière brillante, le Chien est un être fracassé. Sa femme et deux de ses enfants sont morts dans un accident de la route (là même où Edward Kennedy a laissé mourir sa secrétaire, noyée dans sa voiture). Le troisième enfant est condamné par la maladie. N'ayant plus rien à perdre, le Chien va jouer son va-tout et se lancer dans une quête éperdue  à travers l'Amérique pour retrouver son père, tout d'abord, puis revoir son fils malade qui lui a été arraché. Le roman de Fournier tourne alors au road-movie. Un récit haletant, violent, désespéré. Cet homme qui a tout perdu s'accroche au mince espoir de revoir son père, qui s'avère bientôt être une sorte de psychopathe, qui aime à découper l'oreille gauche des cambrioleurs qui s'aventurent chez lui ! 

Dans sa quête, le Chien est accompagné par Kerry, une femme rencontrée dans un diner, personnage mystérieux et sensuel. Tout au long de ces pages sombres et pleines de poison, on sent que le Chien joue sa vie à quitte ou double. Sa quête n'est pas accessoire, ni superficielle. Il y va de sa vie. Et Fournier, d'une plume admirable, excelle à rendre cette violence essentielle (la violence qui habite tout être désespéré). Violence des relations humaines, des sentiments, des drames qui s'abattent sur Scott F. Battle. On sent, bien sûr, chez Fournier, l'influence des grands romanciers américains : Jim Thompson, Fitzgerald, Joyce Carol Oates, Jim Harrison. Il en a le souffle et la verve. Son roman noir nous accompagne longtemps après que nous avons tourné la dernière page.

* Jean-François Fournier, Le Chien, éditions Xénia, 2017.

02:04 Publié dans livres en fête | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : fournier, le chien, roman, littérature romande, éditions xénia | | |  Facebook