14.05.2012
Pour saluer Kuffer

Certains racontent leur vie comme un roman, en falsifiant les dates, en maquillant l’histoire, en imposant des masques aux personnages qu’on pourrait reconnaître. On appelle ça l’autofiction. Le plus souvent, c’est ennuyeux. Ça sonne faux. Pourtant, ça se vend bien. Les librairies en sont pleines. C’est un signe des temps.
D’autres ne trichent pas. Ils racontent leur vie au fil du rasoir. Ils la passent au scanner de la langue. Sans complaisance, ni narcissisme. Ils tentent de déchiffrer l’énigme d’être en vie, encore, ici-bas, au milieu des fantômes, près de la femme aimée (on ne dira jamais assez l’importance de ces fées protectrices), en voyageant à travers les pays et les livres.
Je parle ici de Jean-Louis Kuffer, journaliste et écrivain, mais surtout immense lecteur, découvreur de talents, infatigable chroniqueur de la vie littéraire de Suisse romande. Son dernier livre, Chemins de traverse*, s’inscrit dans la lignée de L’Ambassade du Papillon (2000), de Passions partagées (2004) et des Riches Heures (2009). Il s’agit à la fois d’un journal de lecture et d’un carnet de bord qui couvre les années 2000 à 2005.
Kuffer est un vampire assoiffé de lectures : Kourouma, Nancy Huston, Chappaz, Chessex, Amos Oz.
Il a besoin des livres pour nourrir sa vie, et lui donner un sens. Chez lui, le verbe et la chair sont indissociables. Il faudrait ajouter le verbe aimer. Car la lecture du monde, comme l’écriture, procède d’un même sentiment amoureux. Impossible, dans ces pages imprégnées de passion, tantôt mélancoliques et tantôt élégiaques, de distinguer l’amour du monde de l’amour des livres ou de la « bonne amie ».
Lire, écrire, vivre et aimer : ça ne peut être qu’un.
Le livre commence au bord du gouffre : dépression sournoise, vieux démons qui reviennent (l’un d’eux a le visage, ici, de Marius Daniel Popescu, compagnon des dérives alcooliques), tentations suicidaires. Grâce à sa « bonne amie », aux lectures et aux rencontres (car lire, c’est toujours aller à la rencontre de quelqu’un), Kuffer remonte la pente. Il voyage. Il se lance dans un nouveau livre. Il ouvre un blog devenu culte pour tous les amateurs de littérature (http://carnetsdejlk.hautetfort.com). La vie, toujours, reprend ses droits.
Son journal de bord, entre Amiel et Léautaud, rassemble ces éclats de lumière qui éclairent nos chemins de traverse. Ce sont les fragments d’une vie éparse — images fulgurantes, aphorismes, rêves, méditation sur la douleur, l’amitié ou le partage — qui trouvent leur unité dans l’écriture. Écrire, n’est-ce pas résister à ce qui nous divise ?
Le 15 mai prochain, Jean-Louis Kuffer quittera son poste de chroniqueur littéraire au journal 24Heures après 40 années de bons et loyaux services. Pour lui, sans doute, rien ne changera. Il continuera à lire et à écrire, à vivre et à aimer. Mais ses lecteurs redoutent ce moment. Le vide qu’il va laisser dans la presse romande.
* Jean-Louis Kuffer, Chemins de traverse, Olivier Morattel éditeur, 2012.
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09.05.2012
Besoin de grandeur
En 1937, Ramuz (un écrivain vaudois) publiait Besoin de grandeur*, un manifeste on ne peut plus actuel, à propos duquel Jacques Chessex écrit ceci : « Ces mots de Besoin de grandeur sonnent comme un mot d'ordre, une injonction au jour le jour. Le reverdissement élémentaire. Les grands livres proposent toujours leur poids sombre avec l'allégement, l'assomption du texte. Ici, le grave, ce qui tire au noir, c'est le constat d'un pays étroit et complice de sa propre maladie. L'allégement, c'est la foi dans le renouveau par l'art, et ce besoin de grandeur vrillé au corps du créateur. Que fait ce livre parmi nous ? Comme le poète à son passage, il montre la voie, il élève, en abrupt révélateur. »
À l'heure où certains se déchirent sur l'appellation de « Grand Genève », jugée « arrogante »,
il faut méditer le texte de Ramuz, qui déjà, en 1938, se sentait à l'étroit dans les frontières de son petit pays. Il rêvait non l'expansion ou d'annexion, mais d'ouverture et d'élargissement. En deux mots : de grand air. Genève, qu'on le veuille ou non, est une (petite) métropole qui drainera bientôt un million d'habitants, pendulaires, frontaliers, etc. Il est logique que sa région porte le nom de cette ville qui déborde déjà, depuis longtemps, sur les zones limitrophes.
Le nom de « Grand Genève » n'est pas hégémonique : il reflète une réalité. Il offre une visibilité à toute une région. Il est facile à prononcer et à retenir. Il exprime ce besoin de grandeur qui torturait Ramuz. Il a donc l'avenir devant lui.
* C. F. Ramuz, Besoin de grandeur, collection Poche Suisse, l'Âge d'Homme.
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02.05.2012
Lucette Destouches a cent ans
Au mois de juillet, elle va avoir cent ans et vit toujours à Meudon, dans le petit pavillon qu’elle occupait avec son mari, Louis Destouches, médecin des pauvres et écrivain maudit. Plus connu sous le nom de Louis-Ferdinand Céline. Le plus grand romancier du XXe siècle.
Elle, c’est Lucette Almanzor, née en 1912, abandonnée par sa mère et devenue, à force de discipline, une danseuse hors norme. Lucette aurait pu devenir danseuse-étoile, mais une méchante blessure au genou l’en empêche. Pourtant, on ne quitte pas la danse comme ça. À défaut d’être étoile, Lucette invente la « danse de caractère » qu’elle enseigne toute sa vie. Et pas à n’importe qui : Simone Gallimard (l’épouse de Claude), Françoise Christophe, Judith Magre, Françoise Fabian, la femme de Raymond Queneau, entre autres célébrités, suivent ses cours. C’est Lucette, pendant vingt ans, qui fait bouillir la marmite de Céline, devenu infréquentable après la guerre. C’est Lucette, encore, qui s’occupe de publier les inédits de son homme, dont Rigodon, qu’il achève juste avant de mourir. Et c’est Lucette, toujours, qui s’oppose à la réédition des fameux pamphlets de son mari, au prétexte que ces livres ont causé son malheur, et ruiné la vie de Céline.
Dans un livre épatant, Céline secret*, écrit avec Véronique Robert qui la connaît depuis trente ans, Lucette raconte sa vie avant Céline. Et après lui. La première rencontre : « Il avait un côté Gatsby, nonchalant, habillé avec soin, décontracté, il était d’une beauté incroyable. »
Nous sommes en 1934. Lucette a 22 ans, Céline 40 ans. Ils ne vont plus se quitter. Dans une de ses premières lettres, Céline lui écrit : « C’est avec toi que je veux finir ma vie, je t’ai choisie pour recueillir mon âme après ma mort. »
Comme d’autres (Valéry, Camus) Céline est fasciné par les danseuses. Il donnerait tout Baudelaire, écrit-il, pour un corps de danseuse ! Pendant longtemps, jusque dans ses derniers jours, Céline vient assister aux cours que donnait Lucette, au premier étage du pavillon de Meudon. Et l’on peut dire que Céline réalise, par les mots, ce que Lucette accomplit avec son corps discipliné : une danse totale.
Elle l’a suivi partout, de Montmartre à Sigmaringen, refuge en 1944 de la bande à Pétain, du Danemark, où son homme connaît la prison, à Meudon, où le couple vint s’établir après la réhabilitation de Louis. Peu de vies d’écrivains sont aussi tourmentées, et rocambolesques, que celle de Lucette et Louis Destouches.
À presque cent ans, Lucette ne mâche pas ses mots. Celle qui a tout partagé avec Céline, de 1934 à 1961, porte un regard sévère sur notre époque qui « donne au mépris de l’homme spirituel la violence d’une passion. » Ses confidences sur Céline, sa vie, son œuvre, son obsession de la mort, donnent à ce petit livre une force insolite.
* Lucette Destouches (avec Véronique Robert), Céline secret, Le Livre de Poche.
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01.05.2012
Femmes de sable

Loin des sentiers battus, depuis près de trente ans, Bernadette Richard poursuit une œuvre exigeante et solitaire qui mélange le roman, la nouvelle, le théâtre et les préfaces consacrées aux peintres qu'elle aime (Minala, Luc Marelli, Francine Mury). Après ses Nouvelles égyptiennes (1999) et un roman initiatique fort bien construit, Et si l'ailleurs était nulle part, cette écrivaine nomade, « qui vit un peu en France, un peu en Suisse, le reste ailleurs », nous donne un beau roman sur l'amitié féminine et la quête éperdue de liberté, Femmes de sable*.
C'est un livre étrange et passionnant, qui se présente comme un triptyque, et dont chaque chapitre porte le nom d'une femme : Maha et Julie, Shagara, Samar. Mais davantage qu'une galerie de portraits (où Bernadette Richard excelle, d'ailleurs, par sa plume acérée), ce roman est l'histoire de plusieurs amitiés. Julie est photographe, Maha traductrice, Shagara potière et Samar écrit de la poésie. Toutes issues d'horizons disparates (sauf Julie, la Parisienne, dont on sait peu de choses), elles se sont battues contre les lois patriarcales de leur famille, ont quitté mari, père et parfois enfant pour aller jusqu'au bout de leur liberté.
C'est au Caire, ville depuis longtemps décrite et fantasmée par Bernadette Richard, que le roman se joue, entre les quartiers populaires de la mégapole, les charmes d'Alexandrie toute proche et la fascination (ancienne, profonde, absolue) du désert. Julie retrouve Maha, puis Shagara, puis enfin Samar qui vient — encore une fois — de prendre la fuite. Au fil des rencontres, Bernadette Richard dessine avec beaucoup de justesse la complicité qui lie les quatre étrangères, unies comme les doigts de la main dans leur révolte, leur désir d'absolu et leur totale franchise.
L'amitié est le lieu à la fois de la confidence et du combat (et la vie d'une femme égyptienne est un combat de chaque jour). Soudées par leur complicité, les quatre femmes trouvent ici la force d'assumer leur destin singulier. Car chacune est en rupture de ban, pourrait-on dire, fâchée avec les hommes, la société, l'ordre des choses, la tradition ou la morale bourgeoise. Même si leur destin est fragile (n'oublions pas qu'elles sont toutes des Femmes de sable), Bernadette Richard dessine le lieu d'une amitié rêvée qui permet de concilier (ou de réconcilier) le bonheur et la lutte, l'exigence personnelle et l'amour de l'autre, la douleur des séparations et la joie des retrouvailles. Un très beau texte.
* Femmes de sable par Bernadette Richard, L'Âge d'Homme, 2002.
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30.04.2012
Êtes-vous « féminista » ?
Tapez « féminista » sur Google, et vous tomberez aussitôt sur une boutique de lingerie intime proposant soutien-gorges et porte-jarretelles, ainsi qu'une panoplie impressionnante de sextoys…
Mais le terme « féminista » ne se résume pas aux artifices de séduction. Il désigne aussi, aujourd'hui, une mouvance féministe, qui s'inspire du Women's Lib des années 70. En plus extrême. C'est ce mouvement qui, dernièrement, a tenté de faire interdir, à Lausanne, certaines affiches jugées sexistes. Ou encore, qui tente de mettre un terme à l'émission Tango, animée par Sofia Pekmez et Michel Zendali sur la RTS, au prétexte que cette émission, fondées sur des stéréotypes, offrirait une image dégradante de la femme…
Comme on le voit : les « féminista » essaient de remplacer, sous nos latitudes, les anciennes ligues de vertu qui voulaient protéger les femmes (toujours pauvres et dominées) contre l'affreuse agression des mâles (toujours violents et dominants)…
Un petit livre dû à la plume alerte et ironique de John Goetelen (alias hommelibre, voir son blog, ici), apostrophe brillamment « Féminista »*
Dans cet essai effronté, Goetelen reprend la plupart des idées en vogue aujourd'hui dans les milieux féministes, les interroge et en discute la pertinence. Ainsi, bien sûr, de l'image de l'homme (et de la femme), de la fameuse (et fumeuse) question des « genres » (qui cherche à nier toute différence biologique au profit d'une différence « culturelle », forcément stéréotypée), de la violence conjugale (pas exclusivement masculine), de la sexualité, etc. La discussion est vive, souvent provocatrice, fondée sur l'analyse de nombreux documents. On sent que Goetelen exprime un peu plus que sa seule opinion dans ce livre, mais aussi et surtout son amour des femmes. Un amour délicat, total, et parfois contrarié.
C'est drôle, tendre et intelligent.
Si les questions de « genre » vous intéresse, il faut le lire séance tenante.
* John Goetelen, Féminista : ras-le-bol, Éditions Atypic, 2012.
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27.04.2012
Les temps modernes
J’avais manqué, l’année dernière, l’exposition Chaplin montée par le Musée de l’Élysée, à Lausanne, dépositaire de dizaines de milliers de documents et de photos sur cet artiste illustre, et toujours méconnu. Heureusement, il y a une séance de rattrapage. C’est au Palais Lumière, à Évian, jusqu’au 20 mai 2012*. Presque en face du Manoir de Ban, à Vevey, où Chaplin passa la dernière partie de sa vie.
L’exposition, mise sur pied par Sam Stourdzé et Carole Sandrin, s’intitule « Images d’un mythe ». On y suit, pas à pas, la carrière de ce petit homme de génie. De son enfance à la Dickens, déchirée entre une mère à moitié folle et un père comédien presque toujours absent, aux premiers succès cinématographies.
On dirait que chez Charles Spencer Chaplin (né en 1889) tout est précoce et excessif. Il débute sur les planches alors qu’il n’a même pas dix ans. À dix-neuf ans, il abandonne famille et école pour partir en tournée en Amérique avec la troupe du comédien Fred Karno. Il se passionne pour les aspects du théâtre, de la confection des décors aux costumes, aux éclairages, à la musique et, bien sûr, à la mise en scène. Il est à l’affût de toutes les inventions technologiques. Toujours à la pointe de l’époque, Chaplin.
En 1914, dans un film muet intitulé Pour gagner sa vie, apparaît pour la première fois le personnage de Charlot. D’emblée, il est complet : chapeau melon, canne flexible et godillots troués. Petite moustache. Démarche de canard. Coup d’essai, coup de maître. Chaplin invente la figure emblématique de son époque : le vagabond désargenté, toujours en guerre avec la société (son ennemi intime, autre porteur de moustache : l’agent de police, représentant de l’Ordre). Charlot incarne, avec génie, les hordes d’émigrants qui arrivent à New York (près de 20'000 chaque jour) pour fuir l’Europe misérable et la guerre. Il est du côté des plus faibles. Des humiliés. Des silencieux (même s’il rêve, en secret, d’épouser une duchesse et d’appartenir à la haute bourgeoisie). Ce vagabond déraciné, c’est le même, aujourd’hui, qui vient d’Afrique ou des Balkans frapper à notre porte.
Chaplin transforme tout ce qu’il touche en mythe. Prenez le Kid par exemple. Charlot y adopte un enfant abandonné par sa mère (riche et célibataire) et l’élève seul, montrant que les liens du cœur ne passent pas nécessairement par les liens du sang. Ni par un noyau familial traditionnel. Ou encore Les Temps modernes, chef-d’œuvre absolu, qui démonte, par le rire et l’absurde, les rouages de nos aliénations industrielles. Et bien sûr Le Dictateur, tourné en 1940, qui donne le frisson par ce qu’il préfigure de l’apocalypse nazie en train de se réaliser, mais que personne, à cette époque, n’a la lucidité, ou le courage, de dénoncer. Une fois encore, Chaplin est un voyant.
Nous avons besoin des artistes, de plus en plus, partout, à tout moment. Pourquoi ? Eux seuls nous aident à déchiffrer l’époque qui chaque jour, à notre corps défendant, nous met en scène. Eux seuls nous aident, dans les périodes sombres, à savoir garder les yeux ouverts.
* Charlie Chaplin, images d’un mythe, Palais Lumière, Évian, jusqu’au 20 mai 2012.
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25.04.2012
Venez tester votre orthographe !
Chaque jour, des personnalités vous mettent au défi!
Venez tester vos connaissances de la langue de Molière et évitez-en les pièges... Une occasion de parfaire votre orthographe et votre grammaire dans une ambiance sypathique. (Inscriptions sur le stand).
Pour les adultes, les maîtres d'écoles seront :
Jean-Michel Olivier
Mercredi 25 avril
13h30
Son dernier ouvrage: L'amour nègre, Prix Interallié 2010 (éd. De Fallois / L'âge d'Homme)
Me Marc Bonnant
Jeudi 26 avril
13h30
Chevalier dans l'Ordre national de la Légion d'honneur.
Joël Dicker
Vendredi 27 avril
13h30
Son roman: Les derniers jours de nos pères, Editions de Fallois et l'Age d'Homme Paris et Lausanne, 2011
Jean-Charles Simon
Samedi 28 avril
13h30
Animateur de la Radio suisse romande et de la Télévision suisse romande.
René de Obaldia
Samedi 29 avril
13h30
En 2008, lauréat du Grand Prix de Poésie Pierrette Micheloud pour l'ensemble de son œuvre.
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24.04.2012
Le dernier mot (19 et fin)

La vieille a refermé le manuscrit.
Les coudes appuyés sur la table, elle sanglote sans pouvoir s'arrêter.
Elle pleure de longues minutes, absente au monde qui l'entoure, et elle ne bouge pas.
Enfin, elle se tourne vers la fenêtre.
“ Quel livre, mon ami ! ”
Seul le chant des oiseaux lui répond.
“ Mon ami ? ”
Elle répète plusieurs fois son appel, d'une voix un peu tremblante, mais les mots lui reviennent en écho.
“ Vous m'entendez, mon ami ? ”
Alors elle se décide à se lever.
Son corps est lourd, ses membres sont engourdis par la longue lecture, mais elle se traîne quand même jusqu'au fauteuil.
Les mains posées sur l'accoudoir, les yeux grands ouverts, le vieil homme semble sourire.
Or, quand elle veut la toucher, la tête de l'homme s'affaisse.
“ Dieu du ciel ! Voilà-t-y pas autre chose… ”
Avec sa main, la vieille redresse la tête du vieillard, mais aussitôt la tête retombe.
Elle recommence : la tête roule de l'autre côté.
Elle prend la main de l'homme, qui est tiède et douce encore, et elle l'embrasse.
“ Allons, mon ami ! Réveillez-vous… ”
Mais il ne bouge pas.
Ses yeux sont toujours grands ouverts. Un peu de sang coule de sa bouche.
Alors en pleurant la vieille lui ferme les yeux.
Puis elle va s'asseoir sur le lit, en traînant la jambe, car brusquement toute la fatigue du monde est tombée sur elle, oui, d'un coup, et elle reste comme assommée, le souffle court, la poitrine soulevée par des spasmes.
Enfin, mais c'est un siècle après, la vieille se lève et retourne vers la chaise. Elle passe la main dans les cheveux de l'homme. Elle essuie le sang au coin des lèvres. Elle ôte la couverture dans laquelle il était enroulé.
Soigneusement, elle pose la couverture sur le lit pour la plier, puis elle va la porter dans l'armoire.
Tout est propre : des sachets de lavande parfument les draps et les vêtements sont bien rangés.
“ C'est le moment… ”
D'un pas pesant, elle se dirige vers le téléphone, décroche le récepteur, compose un numéro.
Mais brusquement elle change d'avis et raccroche l'appareil.
“ D'abord il faut penser à moi… ”
Elle va jusqu'au miroir, s'assied, se regarde dans la glace.
“ Oui, me faire belle pour tout à l'heure ! Car maintenant c'est moi qui mène les opérations… Eh oui, toute seule à bord, ma petite Thérèse ! Enfin c'est l'heure de gloire ! ”
Lentement, elle peigne ses cheveux, puis les attache dans une manière de chignon au-dessus de sa tête.
“ Parfait, sourit-elle, ça fait deuil élégant… ”
La vieille se masse le visage, longuement, avec de la crème hydratante, puis elle se met du fond de teint.
“ Pas trop quand même ! Autrement ça fait club Med et retour de vacances… Ça n'est pas bon pour ton image ! ”
Elle met du rouge sur ses pommettes, puis elle dessine un trait noir autour de ses yeux.
“ Mm, parée pour le combat, ma petite Thérèse ! Comme l'Amazone… ”
Enfin, elle peint ses lèvres d'un beau rouge sang, met des boucles d'oreilles, un collier d'ambre autour du cou.
Elle se regarde à nouveau dans la glace, sous tous les angles, et longuement, tellement elle est contente de sa métamorphose.
“ Qui pourrait reconnaître la vieille Thérèse ? ”
Elle hausse les épaules.
“ Personne puisqu'elle n'existe plus ! Fini le ménage… Et fini les lessives qui vous brûlent les mains ! Fini les heures passées à la cuisine… Adieu Thérèse et bonjour Madame la veuve ! ”
La vieille frissonne d'excitation.
“ Eh oui chacun son tour ! Et ce soir c'est moi la vedette… ”
Elle regarde sa montre.
“ Mais allons-y, car ils sont des milliers dans le monde à attendre la nouvelle… ”
D'un pas léger, la vieille femme traverse la chambre, décroche le téléphone.
“ Bon surtout avoir l'air naturel, sans chichi ni flonflons… Des sanglots dans la voix, mais pas trop, parce ça fait forcé, qu'ils ne vont pas comprendre ce que tu dis… ”
Elle tousse un peu pour éclaircir sa voix.
“ Allô, Le Monde ? Passez-moi… ”
Après quelques secondes, la vieille ajoute, d'une voix larmoyante :
“ Jean-Jacques est mort… ”
Pour être sûre que l'autre, au bout du fil, a bien compris l'annonce, elle répète plusieurs fois.
“ Oui, JEAN-JACQUES EST MORT… ”
Ensuite elle raccroche l'appareil d'une main tremblotante, car l'impatience monte en elle, plus grande à chaque seconde, et cela fait battre son cœur.
“ Moi enfin ! MOI SEULE… ”
Une dernière fois, elle regarde autour d'elle pour voir si tout est bien en place.
“ Nickel, ma petite veuve, tout brille comme un sou neuf… ”
Elle retourne vers le lit, tend les draps, efface les plis de l'oreiller.
“ Tout est paré pour l'embaumement ! Les caméras, les flashes, les projecteurs… Et moi au milieu de l'image… MOI ! Comme une reine ! ”
Elle a de nouveau les yeux secs.
Brusquement, elle esquisse un petit pas de danse au bras d'un cavalier invisible et tourne autour du fauteuil où repose le grand homme.
Allons danser sous les ormeaux
Allons danser, belles fillettes
Allons danser sous les ormeaux
Au son du fifre et des chalumeaux…
Toujours dansant et virevoltant sur elle-même, la vieille s'est rapprochée du bureau, puis elle a pris le gros manuscrit dans ses bras et elle s'est remise à danser encore plus joyeusement, en fredonnant à pleine voix.
Elle a tourné ainsi plusieurs minutes, les yeux mi-clos, en serrant le livre contre ses seins puis, brusquement, elle s'est arrêtée devant l'âtre et, avec un geste théâtral, elle a jeté le manuscrit au feu.
Alors, face aux flammes qui crépitent, des flammes vertes et rouges, et jaunes, et violettes, la vieille a éclaté de rire.
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23.04.2012
Le dernier mot (18)

Du tiroir grand ouvert, la vieille sort un trognon de pomme, un dictionnaire de botanique, une boîte de chocolats à l'armagnac, un vieil oignon, un agenda truffé de cartes de visite, un pot de miel, des coupures de journaux.
“ Mon Dieu où c'est qu'il a caché son manuscrit ? ”
Elle a vidé le contenu dans la poubelle, puis s'est agenouillée et cherche à tâtons vers le fond du tiroir.
Soudain, sa main rencontre un objet lourd et mince, coincé entre les lames du bureau.
“ Ça y est, ma petite Thérèse ! Tu le tiens… ”
Elle pose le manuscrit sur la table : il est enveloppé dans un porte-documents noir, sans titre, sans nom d'auteur.
La vieille s'assied, car ses mains tremblent, comme ses jambes, et elle a le vertige.
Elle ouvre le dossier, en retenant son souffle, puis elle commence à lire.
Voici le troisième livre de mes confessions…
De temps à autre, la vieille ponctue sa lecture de petits grognements, de soupirs, de ricanements.
“ Par sainte Thérèse… ”
Elle s'arrête un instant, les yeux dans le vague, puis reprend aussitôt sa lecture, comme si une force l'attirait dans le livre.
“ Il a osé… ”
Elle a tourné la page, et déjà son doigt a repris le chemin de la ligne, fidèlement, comme un aveugle accroché à son bâton.
“ Mon Dieu… ”
L'écriture est serrée, sans rature et sans tache, d'une clarté diabolique, comme si le texte avait été dicté à la main qui l'avait écrit.
Mais c'est l'écriture du vieil homme : les derniers mots de sa philosophie.
“ Quel talent ! ”
Vers la fenêtre, un sifflement a retenti, comme tout à l'heure, mais la vieille n'a pas entendu, parce qu'elle est sourde, et puis qu'elle est trop absorbée par ce qu'elle lit.
“ C'est pas possible… ”
Très lentement, dans la belle lumière de l'été, elle tourne les feuillets et son doigt court sur la page.
Et plus elle lit, plus elle tremble, mais ce n'est pas la peur…
L'impatience plutôt, et le désir d'aller au dernier mot, là-bas, tout au bout de la ligne, puis de tourner la page, encore une fois, et de recommencer sa folle poursuite.
“ Quel diable d'homme ! ”
Un nouveau cri s'est fait entendre.
La vieille a levé les yeux, des yeux pleins de brouillard et de larmes, puis elle a continué sa lecture, comme si de rien n'était.
“ Il n'a jamais rien écrit d'aussi beau… ”
Vers la fenêtre, le cri est devenu un chuintement très faible, puis une sorte de toux, rauque et sifflante, puis un silence entrecoupé de hoquets, comme un râle d'enfant…
Puis plus rien.
“ Mais aussi quel scandale ! ”
Dans la chambre, le soleil donne toute sa chaleur.
Des oiseaux chantent dans ses arbres : c'est un nouveau jour qui commence.
La vieille lit en maugréant, son index noirci d'encre.
Elle bute sur les mots comme sur des portes fermées, mais ça ne fait rien, elle continue sa lecture, imperturbable, et toujours de l'avant.
Personne ne lit mieux qu'elle.
Personne ne connaît la vie du grand homme aussi bien qu'elle et pourtant à chaque page elle est surprise, elle s'exclame, elle lève les yeux au ciel.
“ Un tel génie ! ”
Au loin, une cloche a sonné, mais la vieille n'a pas compté les coups.
“ Et dire que je ne savais pas… ”
Et, à nouveau, elle plonge dans la lecture.
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22.04.2012
Le dernier mot (17)

À présent, elle s'attaque au tiroir droit, mais la serrure est verrouillée, alors la vieille se met en rogne.
“ Ah le vaurien, il a bouclé son bureau ! Et même à double tour… Mais il ne l'emportera pas au paradis… ”
Plongeant la main dans une poche de son tablier, elle en retire un tournevis avec lequel elle fait sauter la serrure.
“ Rien ne résiste à la Thérèse, car elle est pleine de ruse, elle a toujours le dernier mot… ”
Le tiroir est rempli de paperasse, de factures, de cartes postales, que la vieille fait tomber dans la poubelle, sans même les regarder.
Plus loin, il y a un cahier à spirales avec une étiquette blanche, sur lequel le vieil homme a écrit : ÉPITAPHES.
Intriguée, la vieille se met à lire.
Les pages en sont couvertes de citations latines, hébreuses, italiennes, allemandes, avec leur traduction en-dessous, et parfois quelques lignes de commentaires : visiblement, le philosophe a rassemblé au fil des jours les phrases qui ont marqué ses lectures, ses promenades, ses réflexions.
Elle feuillette le cahier d'un œil distrait, puis va directement vers les dernières pages :
RERUM COGNOSCERE CAUSAS
(il faut apprendre la nature des choses)
pas mal, mais ça fait prétentieux,
et puis les gens vont rire
VITAM IMPENDERE VERO
(consacrer sa vie à la vérité)
pas mal non plus
mais quand ils auront lu mes confessions
c'est-à-dire le roman de ma vie,
j'en connais qui vont rigoler
(et ils n'auront pas tort)
Non.
Il faudrait quelque chose de plus direct.
En français, et avec des mots simples.
Pour que tout le monde comprenne.
Même les enfants, les femmes et les hommes politiques.
(Même Thérèse.)
Quelque chose comme : LA PAIX
C'est discret et ça ne fait pas prétentieux.
Oui, mais qu'est-ce que ça veut dire ?
Est-ce que ça veut dire JE VEUX LA PAIX ?
(autrement dit : FOUTEZ-MOI LA PAIX)
ce qui peut sembler agressif,
même à ceux qui me veulent du bien.
Ou alors JE SUIS DANS LA PAIX ÉTERNELLE ?
(ce qui veut dire j'ai ma conscience pour moi,
l'Éternel est assis à ma droite,
et puis je vous emmerde)
That is the question.
Non, il faut encore plus simple, encore plus percutant
Quelque chose comme :
J'AIMERAIS QU'ON M'OUBLIE
oui voilà j'ai trouvé
OUBLIEZ-MOI
La vieille referme le cahier avec effarement.
“ Mon Dieu je ne peux pas montrer tout ça aux autres, ils vont penser qu'il a perdu la bille, mon bonhomme, et que c'est de ma faute, alors au feu le carnet à spirale, et pour l'inscription sur la tombe on verra au dernier moment, je trouverai bien une bafouille à graver dans le marbre, quelque chose comme : ICI REPOSE L'HOMME DE LA NATURE ET DE LA VÉRITÉ, parfaitement, c'est tout simple et ça a de la gueule, pas comme ces phrases en chinois avec plein de mots tordus qui vous font mal à la tête… Heureusement que je suis là pour m'occuper de tout : la vie, la mort, les livres et les images, parce qu'autrement je me demande où tout ça finirait… Oui, si l'on veut passer à la postérité il faut soigner son image et ses dernières paroles : simplicité et efficacité, c'est le secret de la vie éternelle… ”
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21.04.2012
Le dernier mot (16)
Le soleil entre par la fenêtre avec le chant des rossignols et dans la pièce la chaleur est intense.
“ Alors où qu'il est ce fameux manuscrit ? ”
Du grand tiroir de gauche, elle a sorti un carton à chaussures dont elle a renversé le contenu sur la table.
“ Ah oui les photos du bonhomme ! Des centaines de photos, mais là aussi il faut faire de l'ordre, garder les meilleures (celles où je suis dessus) et puis jeter les autres… ”
Sa main fouille dans les images.
“ Tiens une photo de la baronne, c'est vers la fin, quand elle n'avait même plus de quoi de manger et que j'allais lui apporter en douce des confitures avec un peu d'argent : si c'est pas triste, une femme si généreuse, mourir dans la misère comme une pauvresse… ”
Elle déchire la photo, jette les morceaux dans la poubelle.
“ Et là on dirait une photo de son frère, un sacré fainéant celui-là, il disparaît pendant des siècles, oui sans un mot, sans une lettre, et puis soudain le revoilà, un beau matin, avec son grand sourire jusqu'aux oreilles, pour nous escroquer de l'argent… ”
Elle balance la photo dans la poubelle.
“ Et là c'est l'enfer des salons avec ces petits intrigants (ces jupons en chaleur) : la Maréchale au fond qui surveille les débats, ce faux-jeton de Grimm et Arouet qui ricane près du piano… Allons au feu, tout ça n'intéresse personne ! Et puis moi je ne suis pas dans l'image… Tiens la maison de Saint-Louis avec son grand donjon, sa terrasse ombragée de tilleuls, le banc de pierre sur lequel on allait s'asseoir, mon vieux bonhomme et moi, au milieu des lilas, du chèvrefeuille, du seringa, avec tous ces oiseaux qui chantaient, j'en ai les larmes aux yeux, mais pas d'attendrissement Thérèse, c'est le moment de faire de l'ordre, alors au feu les souvenirs heureux, tiens c'est encore la comtesse avec sa redingote noire, ses bottes hautes, son chapeau d'homme (un chapeau d'homme, je vous demande), on peut dire qu'il en était dingue, mon philosophe, et qu'elle s'est bien moquée de lui, alors au feu, allez voir chez Satan si j'y suis… Tiens la maison de Môtiers avec sa belle fontaine en obélix et au fond la cascade qui tombe des rochers dans le vallon : c'était le paradis, oui, un nouveau paradis, et de nouveau perdu, comme tous les autres, alors au feu Môtiers… Tiens voilà mon homme en habit d'Arménien (un homme en robe, visez le genre) avec sa figure de cyclope, sa toque de loutre, ses yeux illuminés… Allons Thérèse pas le temps de rêver, il faut faire place nette ! ”
D'un geste mécanique, elle repousse les images, mais en même temps elle ne peut s'empêcher d'en chercher d'autres.
“ Tiens voilà l'Île Saint-Pierre avec ses vignes hautes, ses rives couvertes de roseaux, et mon bonhomme qui s'en allait dès le matin : il montait dans sa barque qu'il conduisait jusqu'au milieu du lac et là, quand l'eau était tranquille, il se couchait de tout son long dans le bateau avec les yeux tournés vers le ciel et il se laissait dériver lentement au gré des vagues quelquefois pendant plusieurs heures, plongé dans une rêverie délicieuse… Non jamais il n'a été plus heureux… Il se prenait pour Robinson sur son île déserte, la vie ambulante est celle qu'il me faut, qu'il répétait toujours, mais là aussi ils nous ont retrouvés, avec leurs chiens et leurs gendarmes, et de nouveau on a été chassés du paradis… ”
Elle secoue la tête d'un air las.
“ Oui toute une vie sans feu ni lieu, si c'est pas triste… Un grand homme comme lui ! Pourtant des amitiés il en a eu, mais c'est toujours le même topo : ça commence par des embrassades, on se jure des serments éternels et puis les médisances, les disputes, les malentendus, et ça se termine par des larmes, toujours, des promesses de vengeance, et tout le monde nous lance des pierres, comme au bon Jésus dans la Bible… ”
Elle retrouve une photo du philosophe, un bouquet de pervenches à la main, son herbier sous le bras.
“ Ah voilà sa dernière folie à mon homme : mettre toute la nature dans un grand livre ! Je vous dis pas : toutes les plantes de la mer et des Alpes et tous les arbres d'Amérique, les fleurs des Indes et du Japon, oui tout ça dans un livre, en commençant par le mouron, et le cerfeuil, et la bourrache, le séneçon, l'aneth, et l'origan, et la coriandre, et le safran, la nature bien en ordre dans un livre, si c'est pas une folie… ”
Avec son bras, la vieille fait tomber les photos dans son grand tablier, puis, en clopinant, s'en va jeter son butin dans les flammes.
“ Allons ma Thérèse le temps presse, les apitoiements c'est pour plus tard, maintenant il faut faire de l'ordre, alors au feu tous les souvenirs inutiles, toutes ces images des paradis perdus, toute cette tristesse, il faut faire vite, ils vont venir, c'est une question de minutes maintenant… La chambre est propre, comme le piano, la cheminée, la petite table de travail (tu peux être contente de ton boulot ma Thérèse) tout est nickel et puis plus de correspondance, plus de secrets, plus de photos compromettantes, une vie sans bavure, quoi, toute en lumière, en lignes droites, en prairies bien tondues, bref un modèle de propreté, comme on les aime en Suisse… ”
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20.04.2012
Genève-Lausanne : l'éternelle rivalité
Personne ne connaissait René Gonzalez, en 1990, quand il est devenu le codirecteur du théâtre de Vidy, oÙ Matthias Langhoff l'avait appelé. Quand il succéda à ce dernier, l'année suivante, un doute planait sur ses capacités à diriger un théâtre local. Or, tout le monde se plaît à le reconnaître aujourd'hui, Gonzalez a fait de Vidy non une scène locale, mais un théâtre à l'ambition européenne. Chapeau, René ! En quelques années, il a fait venir à Lausanne les plus grands metteurs en scène (Besson, Bondy, Lassalle, Desarthe, Régy, Porras, Brook et cent autres) et les plus grands comédiens.
Pourquoi n'est-on pas parvenu à faire la même chose à Genève?
Benno Besson, de 1982 à 1989, a transformé la Comédie en théâtre européen. Il aurait voulu continuer.
On ne lui en donna pas les moyens. Pour le remplacer, on ne trouva personne. Il fallu l'entregent du regretté Bernard Schautz pour s'en aller convaincre Claude Stratz, qui était l'assistant de Patrice Chéreau à Paris, de reprendre la barre du navire. La Comédie, peu à peu, perdit son lustre. Et de nombreux abonnés. Ce n'est pas la faute de Stratz, sans doute, qui passait plus de temps à Paris qu'à Genève. Mais plutôt de sa programmation. Trop inégale. Monocolore.
Anne Bisang, qui reprit le théâtre après Stratz, régna pendant douze ans (!). Le déclin ne fit que s'accentuer. Théâtre militant. Limité, donc. Certains soirs, les acteurs, sur la scène, étaient plus nombreux que les spectateurs dans la salle. Pendant ce temps, à Vidy, on était obligés d'organiser des représentations supplémentaires pour satisfaire la demande du public…
Pourquoi Lausanne, me direz-vous, et pas Genève?
La réponse est simple: Lausanne s'est doté, depuis longtemps, d'une politique culturelle précise et ambitieuse. Elle a un Musée de la photographie (L'Elysée) qui fait pâlir de jalousie Londres ou Paris. Elle a une troupe de danse de renommée européenne, voire mondiale (le Béjart Ballet). Et elle a donné au théâtre de Vidy, grâce à René Gonzalez, les moyens de devenir une scène elle aussi européenne. En d'autres termes, derrière chaque réussite culturelle, il y a un projet politique clair et fort. Ce qui n'existe pas à Genève. René Emmenegger, qui traitait Benno Besson de « diva », a laissé partir cette perle rare presque avec soulagement. Alain Vaissade, qui a remplacé Emmenegger comme ministre de la Culture, s'est contenté de gérer les affaires coursantes. Sans vision d'avenir, ni ambition particulière. Quant à Patrice Mugny, il aurait bien voulu redonner à la Comédie un peu de son lustre d'antan. Mais ses adversaires étaient puissants…
Quand Genève se décidera-t-elle à redonner au théâtre la place qu'il mérite ? En faisant de la Comédie, par exemple, un grand théâtre européen. Comme Lausanne avec Vidy. Genève y gagnerait un rayonnement exceptionnel. Et le théâtre redeviendrait ce qu'il fut à une certaine époque : une fête.
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| Tags : théâtre, vidy, comédie, gonzalez, besson |
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Le dernier mot (15)

Dans sa chaise, le vieil homme a bougé (imperceptiblement, comme s'il voulait faire un signe) mais Thérèse n'a rien entendu.
“ Voyons voyons qu'est-ce que c'est que ce truc ? ”
Elle a sorti un gros dossier orange entouré d'un double élastique qu'elle a ouvert sur le plateau de la table.
“ Mon Dieu qu'est-ce que je vais encore découvrir ? Avec cet homme on n'est jamais au bout de ses surprises, il est tout en contours, tout en secrets… ”
Elle commence à lire.
Ma chère Juliette
Comme vos baisers me manquent !
Et les caresses de votre main si douce…
J'aimerais tant vous revoir, mais il faudra attendre un peu. Car tout le monde est à mes trousses et T. me surveille nuit et jour.
Alors c'est moi qui vous ferai signe.
En attendant, je baise votre petit cul chéri.
Le satyre philosophe.
Suffoquée, la vieille se laisse tomber dans une chaise.
“ Comme ça il me trompait le vieux grigou ! Et avec une pétasse que je ne connais même pas… Comme quoi c'est pas joli joli la vie d'un écrivain, c'est moi qui vous le dis, il y a beaucoup d'ombre et pas beaucoup de lumière, heureusement que tout cela est terminé, et que sainte Thérèse va passer par là… ”
D'un geste sec, elle referme la chemise puis, piquée par la curiosité, elle en extrait une autre lettre.
L'autre soir, petite Manon, en infirmière tu étais parfaite…
Le stéthoscope, les piqûres, puis la pommade de camphre : nom de Dieu quel plaisir !
Si les autres savaient…
Au fond, je suis un vieil épicurien.
Rendez-vous à l'hôtel, comme d'habitude.
Tes seins pointus me manquent.
Ton F qui t'aime.
La vieille se met à ricaner.
“ Oh la la le vaurien ! Et il y en a des dizaines comme ça, des centaines toutes écrites à la main avec sa petite écriture de scribe, toutes secrètes, toutes scandaleuses… Mon Dieu cet homme est un satyre ! Trente ans que je couche avec lui et je n'ai rien deviné… Comme quoi l'homme est un sacré trou pour l'homme… ”
Elle prend encore une autre lettre.
Cette nuit, ma Lisa, tu es revenue me trouver avec tes yeux turquoise, tes cheveux noirs tressés de coquillages…
Et tes seins au goût de café !
Le résultat, tu l'imagines, et T. était furieuse…
Oh je languis de te revoir en chair et en os. Rendez-vous au Jardin, donc.
Mais cette fois, frappe moins fort, sinon je vais être obligé de revoir ma théorie du Bon Sauvage.
Ton serpent amoureux.
Éberluée, la vieille feuillette l'amas de lettres, certaines anciennes, d'autres récentes, postées du monde entier.
“ Ah c'est du propre toute cette correspondance et j'en connais qui payeraient cher pour lire ça ! Oh oui les Arouet, Diderot et Consort, ils mouriraient de rire, mais je ne veux pas leur faire ce plaisir-là, ils nous ont déjà assez fait de mal à mon homme et à moi avec toutes leurs persécutions, alors non, rien à faire, ils peuvent crever mais ils n'auront rien de Thérèse, à présent c'est moi qui décide et c'est comme ça, les journalistes d'accord, et la télévision, mais rien pour ces dévoreurs de cadavre… ”
Elle noue l'élastique autour du dossier.
“ C'est vrai : à présent j'ai des responsabilités moi, par sainte Thérèse, je suis comme qui dirait la gardienne du tombeau, même s'il n'a pas encore cassé sa pipe, mon bonhomme (ce qui ne saurait plus tarder), c'est moi qui ai à décider de tout, gardienne du corps, gardienne des cendres, gardienne de la mémoire, et par ici les droits d'auteur… ”
Elle jette les lettres dans le feu.
“ Mais avant je vais faire de l'ordre et l'ordre ça me connaît, je veux une VIE EXEMPLAIRE, vous m'entendez, une vie sans honte et sans secret, alors comme j'ai nettoyé sa chambre je m'en vais nettoyer sa vie, parfaitement, avec mon balais et mon torchon, et pas plus tard que maintenant, tandis que mon bonhomme est en train de rêver au soleil, oui, une vie sans tache et sans histoire, une vie propre en ordre quoi, depuis le temps que ça me démange, je vais laver tout ça… ”
Armée d'un tisonnier, la vieille remue la paperasse pour s'assurer que tout brûle bien.
“ Au feu les amours du bonhomme ! Donc plus de preuves, plus d'existence… ”
Elle regarde les flammes monter dans l'âtre.
“ Et grâce à qui je vous demande ? Grâce à Thérèse la rôdeuse, l'exécutrice des basses œuvres… Thérèse au four et au moulin pendant trente ans et jamais un mot de travers ! Thérèse la gouvernante fidèle ! La lavandière et la putain ! La bonniche, l'infirmière, Thérèse l'amie et la consolatrice ! Thérèse qui l'a quitté trois fois et trois fois il l'a suppliée de revenir ! À genoux qu'il était le grand philosophe ! Et trois fois elle est revenue, Thérèse, et aujourd'hui c'est elle qui met le feu aux poudres, parfaitement, et qui nettoie les taches une fois de plus, la blancheur par les flammes ça la connaît, Thérèse la purificatrice… ”
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19.04.2012
Le dernier mot (14)

“ Allons ma fille tu ne peux pas lui refuser ce plaisir minuscule à ton bonhomme, il va passer l'alarme à gauche, cette fois c'est fini… ”
Elle jette une couverture sur les épaules du vieillard.
“ Bon maintenant il faut que j'y retourne, pas le temps d'admirer le paysage, la mort c'est du sérieux… ”
Elle se redresse, jette un coup d'œil sur la chambre, puis hausse les épaules.
“ Le lit c'est fait, la cheminée et le piano aussi, la bibliothèque est présentable, mais il reste le bureau… ”
Elle soupire.
“ Jamais je n'y arriverai avec tout ce désordre, ce n'est pas une chambre d'écrivain ici, c'est un bordel, parfaitement, et je baise mes mots… ”
C'est un bureau de chêne, vaste et rectangulaire, avec une lampe de Venise, des gobelets remplis d'agrafes et de crayons, un pot de gelée de groseilles, des coupures de journaux, une statuette du dieu Toth, des chocolats au kirsch, une invitation au congrès Lesbiennes et Postmodernisme, du courrier en retard, des dizaines de fleurs séchées, un dictionnaire ouvert, des fiches de toutes les couleurs, un jeu de cartes à jouer, des bâtonnets d'encens, une vieille gousse d'ail…
“ Mon Dieu mon Dieu quelle quincaillerie ! Mais je m'en vais te nettoyer tout ça, par sainte Thérèse… À la poubelle tous ces fétiches, ces lettres qui n'arriveront jamais, cet herbier en désordre, ces ridicules moignons de texte, car maintenant ça va changer, c'est moi qui vous le dis ! Une vraie tornade blanche la Thérèse ! Trente ans qu'on vit dans un bordel, c'est le moment de réagir, et la mort croyez-moi c'est le meilleur moment pour faire de l'ordre, après on n'a pas le courage… ”
Faisant une poche avec son tablier, elle la remplit de paperasse, puis elle se traîne jusqu'à la cheminée, verse tout dans le feu.
Elle recommence son manège une fois, deux fois, dix fois, jusqu'à ce que le grand bureau soit vide.
“ Ah c'est déjà mieux comme ça, avec un peu d'obstination on arrive à tout dans la vie, alors adieu brouillons et fleurs séchées, quand on est mort c'est pour longtemps, et puis c'est inutile, et d'ailleurs qui est-ce que ça intéresse à part les rats de bibliothèque ou les chercheurs de l'Université (c'est-à-dire tous les morts) je vous demande qui ça peut bien intéresser, en tout cas moi je brûle tout, c'est décidé, d'abord pour faire de l'ordre, ensuite parce que je vais partir et quand on part pour Ibiza on ne s'embarrasse pas de tout ce bric-à-brac… ”
Elle verse un peu de cire sur le bureau, puis frotte vigoureusement le bois avec son torchon.
“ Moi dans la vie j'aime bien que tout soit propre, oui c'est mon côté suisse (chacun ses défauts) moi j'aime que ça sente bon et que ça brille comme un trou neuf et mon bonhomme ça fait trente ans que je le suis dans cette vallée d'alarmes, trente ans que j'encaisse ses manies, ses lubies, ses angoisses, et trente ans que je le console quand tout le monde lui jette des pierres, trente ans de servitude et de silence ça compte dans la vie d'une femme, c'est moi qui vous le dis, et la cuisine, et le ménage, et la lessive, et la couture, heureusement que je ne sais pas faire une addition car autrement oh la la ça en ferait des chiffres les uns à côté des autres si on comptait les heures de travail, et puis il y a les soins, car maintenant il ne peut plus se passer de moi mon bonhomme, les tisanes et les bouillons de poule, les cataplasmes à la moutarde, les saignées, les ventouses, et tout ça c'est pour ma pomme, et tout gratis c'est moi qui vous le dis, et puis il y a le reste, quand monsieur bave ou qu'il crache du sang, qu'il tombe de son lit, qui c'est qu'on appelle au secours ? THÉRÈSE par-ci THÉRÈSE par-là, c'est toujours sur elle que ça tombe, alors on lui met une bavette, on lave le sang, on porte le vieil homme au lit et le tour est joué, mais ça fait du travail, croyez-moi, et le soir on se traîne, on s'endort devant le feuilleton tellement qu'on est claqué, je vous le dis c'est pas toujours facile d'être la femme d'un écrivain… ”
Elle ouvre le grand tiroir du bureau ; il est plein de factures, de poèmes, de vieilles photographies.
La vieille en fait un tas, puis verse tout dans les flammes.
“ Heureusement tout ça n'est bientôt plus qu'un souvenir, la misère, le silence, l'écriture, ce n'est pas que je souhaite sa mort à mon bonhomme, car au fond moi je l'aime bien, pour sûr, et il s'est toujours montré gentil avec moi, mais quand même toute bonne chose a une fin, et maintenant il est temps de penser à toi, ma petite, car tu existes aussi, pour toi la vie va COMMENCER… ”
Avec nervosité, elle ouvre le tiroir de gauche.
“ Où qu'il est ce maudit manuscrit ? Dans ce bordel je suis sûre que même mon homme ne le retrouverait pas, pourtant il doit bien être quelque part, mais bon encore des photos, et ces curieuses petites cartes à jouer au dos desquelles il écrivait ses rêveries quand il allait se promener sur son île Saint-Pierre, ah c'était le bon temps, il s'en allait vagabonder dans la nature toute la journée et quand il revenait c'était les bras chargés de fleurs, il était tout heureux, il sortait de ses poches des mûres et des framboises et ça faisait notre dessert, avec un peu de cette crème épaisse qu'on fait là-bas et de la cassonade, c'était le paradis… ”
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18.04.2012
La mémoire brûlée d'Yvette Z'Graggen
Yvette Z'Graggen, grande dame des lettres romandes, vient de nous quitter, à l'âge de 92 ans. Son œuvre, qui a marqué la seconde moitié du XXè siècle, est à la fois l'œuvre d'une combattante et d'un témoin de son temps. En guise d'hommage, voici l'article que j'ai consacré, en 1999, à l'un de ses livres les plus importants, Mémoire d'elles.*
Toute l’œuvre d’Yvette Z’Graggen, qui trouve un grand écho en Suisse romande, est un questionnement minutieux du passé. Passé commun dans Un Temps de colère et d’amour (1980) ou Changer l’oubli (1989), quand l’écrivaine genevoise se penche sur le silence des sombres années de guerre. Mémoire individuelle quand elle cherche à revisiter, pour mieux en comprendre les secrets, le passé de sa propre famille.
C’est bien de cela qu’il s’agit dans Mémoire d’elles*, son dernier livre. Tout commence ici par deux lettres exhumées du silence, et datées de 1915 et 1916, dans lesquelles Jeanne, la grand-mère maternelle, écrit à sa fille Lisi (la propre mère d’Yvette Z’Graggen). Lettres exaltées, bouleversantes, pathétiques, qui disent à la fois le malaise de vivre et la souffrance d’aimer.
Lisant et relisant ces lettres, les seules sauvées d’une correspondance perdue, Yvette Z’Graggen va se glisser peu à peu dans le corps de Jeanne pour comprendre son tourment : la maladie inexorable (et encore sans nom) qui l’éloigne des siens, la rend étrangère à elle-même.
La déchirure
Bien vite, le drame se dessine : c’est celui d’une fille “ née trop tôt dans une société rigide, corsetée de conventions et d’interdits ”.
Son destin est tracé : il ressemble au destin de toutes les femmes de cette époque : le mariage avec un homme ayant une bonne situation, les enfants à élever, les tâches ménagères. Mais Jeanne rêve d’autre chose : du grand amour d’abord, “ un don total, un partage sans réserve ”, de voyages, de liberté. Le plus étrange sans doute (mais il n’y a pas ici de hasard), c’est qu’elle rencontre cet amour dans la personne d’un dentiste viennois, jeune et séduisant, qu’elle va aimer jusqu’à la déchirure.
Élevée dans la peur, entre un père violent et une mère effacée, Jeanne va bientôt donner naissance à une petite fille, Lisi, qui bouleverse son existence. Une nouvelle terreur l’habite, peuple ses nuits de cauchemars, l’empêche de s’occuper comme elle le désirerait de son enfant. Comme elle s’éloigne de cette petite fille qu’elle chérit, elle s’enferme lentement dans le silence, devient méconnaissable, est internée à plusieurs reprises. C’est cette folie à jamais mystérieuse dont Yvette Z’Graggen essaie de démêler les fils, en renouant, comme elle le dit, avec sa mère et sa grand-mère. C’est-à-dire avec une part mystérieuse d’elle-même.
* Yvette Z’Graggen, Mémoire d’elles, L’Aire, 1999.
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| Tags : z'graggen, littérature romande, aire |
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Le dernier mot (13)

Dans son lit, l'homme a eu un soubresaut et du sang est sorti de sa bouche.
“ Thérèse… ”
La femme est accourue à son chevet.
“ Je suis là, mon ami ! ”
Comme s'il ne l'avait pas entendue, il a continué.
“ Le livre, Thérèse, n'oublie pas le livre ! Il faut tout publier ! ”
Elle essuie le sang avec son mouchoir.
“ C'est ma palinodie…
— Hein ?
— Ma rétractation, si tu préfères. Le dernier mot de ma philosophie…
— Mourez tranquille, papa, je m'occuperai de tout ! ”
Il a souri, puis un spasme, à nouveau, lui fait cracher du sang.
“ Dommage que je ne puisse pas voir la tête de mes amis !
— Pourquoi ?
— Ils vont en faire une jaunisse ! Oui, tous autant qu'ils sont… Et le vieil Arouet va en avaler son dentier !
— Ce n'est pas beau de souhaiter du mal à ses amis !
— Mais cela fait tellement plaisir ! Et ça soulage, Thérèse… Si tu savais comme ça soulage… ”
Il est pris d'une quinte de toux.
“ Alors tu me promets ?
— Croix de bois, croix de fer, si je mens… ”
La femme se penche pour ajouter un oreiller sous sa tête.
“ Thérèse, tu te souviens de La Fontaine d'Or ?
— Bien sûr !
— C'était en plein été, près de Bourgoin…
— Il y a exactement dix ans ! ”
À nouveau, l'homme esquisse un sourire.
“ Tu avais une robe avec des oiseaux imprimés, des liserons dans tes cheveux…
— Et toi tu portais ton habit d'Arménien ! Ce vieux caftan bordé de martre qui te donnait si belle allure…
— Après, je t'ai conduite dans une chambre reculée, à l'étage, et là j'ai demandé à Champagneux et à de Rosières s'ils voulaient bien être les témoins…
— Je me rappelle !
— Ils étaient si émus qu'ils retenaient leurs larmes…
— Oh mon Dieu et après tu m'as demandé si j'éprouvais les mêmes sentiments et j'ai dit oui…
— Alors je t'ai prise dans mes bras…
— Et j'ai dit oui à nouveau, mais cette fois personne n'a entendu, pas même moi, car à ce moment on s'est embrassés… C'était comme la première fois, parfaitement, vingt-cinq ans plus tôt à Paris… ”
La vieille essuie les larmes sur ses joues.
“ Ensuite, on était descendu au cabaret et on avait fait un festin…
— Des escargots et du pain noir, de la soupe aux châtaignes, des petites cailles aux amandes, des ramequins…
— Et au dessert j'avais chanté une chanson…
— Oui, un petit air d'opéra…
— Non ! C'était une berceuse que fredonnait ma mère… ”
Dans un violent effort, il fronce les sourcils pour retrouver la chanson du mariage.
Un cœur s'expose
À trop s'engager
Avec un berger
Et toujours l'épine est sous la rose…
Ils chantent tous les deux, comme à La Fontaine d'Or, la femme d'une voix éraillée et l'homme dans un souffle.
Puis ils sont restés silencieux, plusieurs minutes, appuyés l'un à l'autre, et des images défilent devant leurs yeux, naïves et théâtrales, comme si, à cet instant, ils revivaient tous deux cette consécration solennelle de l'illégalité.
Enfin, l'homme a ouvert les yeux, puis il a regardé autour de lui, comme s'il cherchait quelque chose.
Il s'est dressé sur les draps.
“ Aide-moi à me lever, Thérèse…
— Mais ça va vous faire du mal ! ”
Péniblement, il a bougé une jambe, puis l'autre, puis s'est assis au bord du lit.
“ Aide-moi, je te dis ! ”
Comme il allait tomber, Thérèse l'a retenu miraculeusement, puis, portant le vieil homme sur ses épaules, elle l'a installé sur une chaise de paille, devant la fenêtre ouverte, face au jardin en fleur.
“ Que je voie encore une fois le soleil… ”
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17.04.2012
Le dernier mot (12)

“ Mon Dieu cette fois c'est la fin ! Il a déjà un pied dans la tourbe, mon bonhomme, et il ne sait plus ce qu'il dit… ”
Avec son mouchoir, elle éponge le front du vieil homme.
“ Ah quelle calamité que l'écriture, toute une vie à noircir du papier, je vous demande bien à quoi ça sert ? Et les ratures, et les colères, et les repentirs, et les angoisses, c'est une torture de chaque jour, et la nuit c'est pareil parce que le tourment continue, les mots défilent dans l'ombre, il faut les attraper, et après celui-là cet autre, et après cet autre-là un autre encore, et les phrases s'enchaînent, les petits mots font des grands paragraphes, et les paragraphes des chapitres, et les chapitres… ”
Elle essuie les cheveux collés par la sueur.
“ Et au matin tout engourdi par sa nuit blanche il me disait allons, ma fille, il nous faut travailler, et nous nous installions dans le jardin sous un grand saule avec une cruche de café brûlant et des tartines de confiture (car le matin il ne mange rien d'autre, mon bonhomme, et il ne peut pas travailler l'estomac vide) et là il commençait à me dicter, oui, tout le travail de la nuit, et pour moi c'est une nouvelle torture qui commençait car je faisais des fautes, et il parlait trop vite, et je n'arrivais pas à suivre sa pensée, car je n'ai jamais été à l'école, par sainte Thérèse, pas le temps d'apprendre ces choses-là, non l'écriture c'est lui qui m'a appris, comme tout le reste, en s'énervant d'ailleurs parce que ça ne voulait pas entrer dans ma pauvre caboche, tous ces mots, ces signes, tout ce vent, c'est comme les chiffres, il a voulu aussi m'apprendre à compter, mais rien à faire, c'est resté du chinois et je ne sais toujours pas faire une addition, et un et un font un, et si on rajoute encore un eh bien cela fait toujours un, et ainsi de suite jusqu'à la fin des temps, pas moyen d'en sortir, c'est comme pour les horloges, toutes ces aiguilles qui bougent sans cesse et qui se croisent, ça vous embrouille les idées, et moi je n'ai jamais su lire l'heure, et croyez-moi je ne me porte pas plus mal… ”
Le vieil homme a fermé les yeux.
“ Bon où est-ce que j'en étais moi ? ”
Elle se gratte le crâne.
“ Ah oui les livres quelle torture, tous les jours que Dieu fait à reprendre l'écriture de la nuit, à traduire ses visions, à revivre ses rêves, à éloigner ses cauchemars, car chez lui tout se passe quand il dort, ou plutôt quand il fait semblant de dormir, car il ne rêve que d'un œil, mon bonhomme, il a besoin de l'ombre pour se reposer, mais il reste à l'affût comme une bête curieuse, il écoute, il renifle, il guette les fantômes, comme maintenant, je suis sûre que si je l'appelais, il me répondrait tout de suite ! Essayons voir… ”
Elle se penche vers son oreille.
“ Vous dormez, mon ami ? ”
Aussitôt le vieillard lève la tête.
“ Bien sûr que non, Thérèse ! J'étais en train d'écrire…
— Ça ne s'arrêtera donc jamais ?
— Hélas, ma fille, j'ai tant de choses à dire encore…
— Mais vous allez…
— Mourir, je sais ! Mais même mort je continuerais à écrire… ”
Elle se baisse et passe son balais sous le lit.
“ Allons, reposez-vous au lieu de dire des bêtises ! ”
Avec le bout de son balais, elle pêche un livre, puis une cuvette en émail, un vieux morceau de saucisson, des partitions volantes, quelques fondants à demi entamés.
“ C'est pas croyable le bric-à-brac qu'on peut accumuler dans une vie ! Tous ces livres, ces machins inutiles… Heureusement que je suis là pour faire de l'ordre, car le ménage personne n'en parle, mais dans la vie c'est important, une femme à tout faire, parfaitement, et ce n'est pas ses demoiselles avec plein de rubans dans les cheveux qui auraient pu tenir un ménage, ah ça non, parce que trop délicates, teint de rose et mains trop fragiles, tandis que moi je suis indestructible, par sainte Thérèse, cinq enfants, des tourments à n'en plus compter, et des voyages, et des déménagements, et des humiliations, une vraie vie de bête en somme, mais toujours debout, parfaitement, silencieuse et debout, et attendant la fin de cette histoire avec un drôle de petit sourire en coin parce qu'alors ça va barder, c'est moi qui vous le dis ! Un sacré coup de torchon ! D'abord les journalistes, puis l'héritage, ensuite liquidation du vieux fonds de commerce, rien ne va plus, par ici la monnaie, et puis salut la compagnie et en route pour Ibiza, parfaitement, une petite hacienda avec piscine et salle de fitness (il n'est jamais trop tard pour se reprendre en main) avec un beau jeune homme pour me montrer les exercices, un entraîneur rien que pour moi comme Sharon Stone, alors vraiment ça sera la belle vie, plus de livres, plus de misère, plus de persécution, comme qui dirait la vie sauvage quoi, on recommence tout à zéro et permettez-moi de vous dire que ce n'est pas plus mal…
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16.04.2012
Le dernier mot (11)

“ Thérèse… ”
La vieille a sursauté.
“ Je suis là, mon ami… ”
Il a tourné la tête et il l'a regardée longtemps, avec des yeux étranges, comme s'il ne la reconnaissait pas.
“ Thérèse…
— Quoi encore ?
— J'ai peur… ”
Alors la vieille s'est traînée vers le lit et elle a pris la main de l'homme.
“ Allons, mon ami, ce n'est rien… ”
Son visage est couleur de cire et ses lèvres, encadrées par deux traits profonds qui sillonnent le bas des pommettes, frémissent toutes seules.
“ Thérèse…
— Calmez-vous, mon ami !
— Promets-moi de veiller au grand Livre…
— Quel livre ?
— Tu sais bien… Le livre de ma vie… La troisième partie des Confessions…
— Ah bon je croyais…
— Il ne faut pas qu'il tombe en de mauvaises mains, Thérèse ! Mes ennemis sont si nombreux, si puissants, si bien introduits dans les sphères du pouvoir… Et mon livre est plein de poison !
— Du poison, mon ami ?
— Oui, le poison de la vérité ! J'y révise toutes mes théories sur l'homme et la nature, le bon sauvage, les méfaits de la civilisation… Et tout le monde va en tomber par terre !
— Pourquoi donc ?
— D'abord je commence par un aveu…
— Un aveu ?
— Que je me suis trompé, Thérèse…
— Vous tromper, vous ? Comment est-ce Dieu possible…
— Oui, sur toute la ligne ! ”
Il siffle entre ses dents.
“ L'homme est mauvais, dès le départ, Thérèse, et définitivement…
— Mais vous avez toujours soutenu le contraire !
— C'était le seul point faible de mon système…
— Oh la la, mais alors ça change tout !
— En effet, ma fille ! C'est pourquoi j'ai entrepris ce troisième livre, qui sera mon grand Livre… ”
La vieille plisse le front.
“ Mais alors si votre homme est mauvais…
— C'est la société qui est bonne, Thérèse, exactement ! Je dirais même que sa seule chance de s'amender — c'est-à-dire d'aller vers le Bien — réside dans la civilisation : les Lois, la Culture, la vie en société…
— Ça alors !
— Il faut légiférer, Thérèse ! Sans cesse de nouvelles lois… Des lois sur tout : l'abus d'alcool, la protection de la nature, le harcèlement sexuel, le viol et le chômage (qui sont souvent liés), le tabac, les voitures, l'utilisation des engrais, le célibat des prêtres, les banques de sperme…
— Ça fait beaucoup de lois, mon ami…
— Qu'importe ! Il y va de l'avenir de l'homme… ”
La femme se gratte le crâne.
“ Mais la nature alors ? Cette bonne et sainte nature que vous avez tant célébrée…
— À la poubelle, Thérèse, comme tout le reste ! Car enfin je me suis trompé…
— À la poubelle ?
— Oui, rien de plus pernicieux, au fond, que ces forêts propices à tant d'épanchements stupides… Et ces lacs ! Et ces montagnes ! Et ces rivières qui nous inspirent tant de molles rêveries…
— Mais vous-même…
— J'étais aveugle, Thérèse ! Et puis je me suis laissé guider par mon cœur, qui est le pire guide qui soit…
— Ah bon là aussi vous avez retourné votre veste ?
— Un philosophe ne retourne pas sa veste, Thérèse, il évolue… ”
La vieille le regarde, la bouche ouverte ; l'homme poursuit.
“ Donc tout reprendre à zéro, mais à l'envers, si l'on peut dire. Dans son essence, la nature est mauvaise, hostile, stupide, il faut l'exterminer !
— L'exterminer ?
— Oui, ma fille. Peux-tu me dire ce qu'il y a de plus bête que le Cervin, par exemple ? Quelques tonnes de rocher avec un peu de neige dessus…
— Mais je croyais…
— Rasons les Alpes, Thérèse ! Et le forêts ! Et les collines… Comme ça enfin nous pourrons voir la mer ! ”
La vieille semble effarée.
“ Et notre homme dans tout ça ?
— Il n'est rien, ma fille. Un chiffre, un code d'accès sur Internet… Un nom gravé sur une croix… Autant dire : RIEN !
— Par sainte Thérèse, vous me faites peur !
— Ma grande erreur, il y a longtemps, ce fut de croire qu'il existait, mais j'en suis revenu !
— Quoi ! L'homme n'existe pas ?
— Il existe, ma fille, mais comme une sorte de chaînon aveugle, insignifiant, interchangeable ! Et en lui-même il n'a pas de valeur…
— Ça alors !
— Je vois l'humanité comme une fourmilière, avec des milliards de petits insectes qui œuvrent ensemble pour le bien commun, mais sans le savoir, sans le vouloir, et dans l'ombre. Ils se tuent au travail, mais ils adorent ça. Ils sifflent toute la journée, comme les nains de la chanson. Ils mangent tous la même nourriture (mettons du steak haché avec des frites) et ils écoutent la même musique (du rap, de la techno). Souvent les deux ensemble d'ailleurs. Ils ne lisent plus parce qu'ils n'ont plus le temps. Ils vont au cinéma une fois par semaine pour voir toujours le même film (avec Kevin Kostner et Pamela Anderson). Ils ne vont plus à l'opéra, ni au théâtre, parce qu'ils trouvent ça ridicule, et qu'il n'y a pas de poursuite en voiture. Ils passent toutes leurs soirées devant la télévision, car ils ont peur de sortir. Et ils n'achètent plus de journaux parce que le monde ne les intéresse pas, et que d'ailleurs les journaux sont pleins de mensonges…
— Quel tableau, mes aïeux !
— La simple vérité ! Mais tout cela est dans mon Livre… ”
Il essaie de sourire, mais une quinte de toux remplit ses yeux de larmes.
Alors il se recouche, sans un mot, en grimaçant sous la douleur.
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15.04.2012
Le dernier mot (10)

Elle est allée vers l'étagère, a passé son torchon sur les pots de tabac, les livres, les gobelets remplis de cure-dents, puis elle a attrapé un vieux bocal de confiture, caché derrière les livres, d'où elle a sorti une photographie.
“ Ah ce n'est pas comme ma petite Julie… ”
Sur la photo, une jeune femme en tablier, un bébé dans les bras, se tient devant une grande bâtisse, sans doute une grange ou un hangar. À ses côtés, un homme en bras de chemise mâchonne un brin de seigle, sa bêche à la main.
“ En voilà une que je regrette d'avoir abandonnée ! Ah si tous les enfants étaient comme elle… ”
Avec sa main elle ôte la poussière sur la photo.
“ Elle aussi un beau jour elle est venue sans crier gare : c'était il y a cinq ans, elle venait de passer son bac écologie, ah comme elle était mignonne dans sa robe d'été avec ses cheveux longs et ses sabots, on s'est installé au jardin, bien tranquille, parce que mon homme était en Angleterre invité par un certain Hume pour une conférence, elle rougissait, elle faisait sa timide, et puis elle a sorti de son cabas un carton jaune avec une majuscule, un R immense, alors j'ai dit c'est pas possible, le cauchemar continue, celle-là aussi va me demander de l'argent et on va finir sur la paille… Mais pas du tout ! Très classe la petite ! Elle m'a dit qu'elle n'avait besoin de rien, qu'elle était seulement venue pour m'inviter à son mariage, j'ai fait ah bon tu te maries, elle a dit oui avec Émile, un paysan du Languedoc qui a des chèvres et des moutons et plein de cultures biologiques, c'est dans un mois alors je peux compter sur vous, j'ai dit ça va dépendre de mon bonhomme, elle m'a dit tu es bien assez grande pour décider toute seule, un jour il faut virer sa cutie, alors j'ai dit d'accord je viens, mais quel cadeau est-ce qu'il faut t'acheter, elle a dit pas de livres surtout, on en a plein les armoires et ça ne sert à rien, nous on veut du solide, une vache par exemple ou un taureau, j'ai dit oh la la c'est trop cher pour moi, mais je peux apporter une poule, elle a dit c'est OK pour la poule, alors à dans un mois… ”
Elle sort d'autres photos, cachées dans la théière.
“ Quel beau mariage c'était avec tous ces gens rassemblés dans la grange à danser au son de la mandoline et les mariés qui tournaient au milieu ! J'étais vraiment émue, par sainte Thérèse, parce que c'était comme dans ma jeunesse, et ma Julie était si belle, et puis Émile n'était pas mal non plus avec sa redingote si serrée que les boutons sautaient l'un après l'autre, et puis il y avait cet Anglais (Keith ou quelque chose comme ça) qui était le beau-père d'Émile, il m'avait invitée à valser et puis après on avait bu des verres, la piquette de là-bas qui fait tourner la tête, et mon Anglais m'avait emmenée dans l'étable, discrètement, au milieu des vaches qui ruminaient, et puis on avait fait ça sur la paille, oui plusieurs fois sur la paille, je me souviens, car il y a bien longtemps que ça ne m'était plus arrivé parce qu'avec mon bonhomme maintenant c'est fini, je veux dire ces choses-là, on a tiré un trait sur la question, d'ailleurs c'est pas plus mal parce que la dernière fois ça lui a pris des heures, parfaitement, avant comme qui dirait les choses sérieuses, mais non, pas de problème de ce côté avec l'Anglais, plusieurs fois dans la paille que je vous dis, avec les vaches qui nous chantaient une berceuse, c'était le paradis, dommage que nos enfants ne se marient pas tous les jours… ”
Elle cache les photos dans un vieux pot de confiture.
“ Et dire que mon bonhomme il ne les connaît pas, c'est bien dommage, car cette jeunesse ça vous met du baume sur le corps et des fois on en a besoin parce que la vie n'est pas drôle tous les jours, surtout avec le philosophe… ”
Soudain, c'est un vertige, des ombres dansent devant ses yeux, elle est obligée de s'asseoir.
“ Non la vie n'est pas rose tous les jours, c'est moi qui vous le dis, surtout quand je pense à François… ”
Elle branle la tête.
“ Ah celui-là non plus n'avait pas demandé à vivre, tout comme les autres, et cependant il est venu sans crier gare et au mauvais moment, c'était en 52 ou 53 je ne sais plus, juste après l'opéra de mon bonhomme, c'était l'hiver, il gelait dans les champs, j'étais grosse à nouveau et de nouveau on allait m'arracher mon petit, mais cette fois pas d'Assistance, la Criminelle l'a donnée à une paysanne en lui faisant promettre de ne jamais chercher à nous revoir, la bonne femme a dit oui et elle a empoché l'argent, et l'enfant a poussé comme il a pu, un peu dans tous les sens, et un jour il a demandé qui étaient ses parents, alors on lui a donné le fouet ou le harnais (ça dépendait de l'humeur du patron) et l'enfant n'a plus rien dit, il a même perdu l'usage de la parole et il est devenu sauvage, il maltraitait les bêtes, il se battait avec son maître, il passait ses dimanches à rêvasser au bord de l'eau, toujours tout seul, comme mon bonhomme, et un beau jour il n'est plus revenu, on l'a cherché partout dans la maison, près de l'étang, vers la rivière, finalement le maître a découvert son corps au fond d'un puits avec autour du cou un petit carton blanc et ce R majuscule tracé dessus au feutre rouge… ”
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14.04.2012
Le dernier mot (9)

Son torchon à la main, la vieille s'attaque au manteau de la cheminée, encombré de vaisselle, de livres et de vieux disques, de pots de confiture, de gobelets remplis de cure-dents, de photos. Elle pose tout ce fatras sur le piano, nettoie la poutre avec de l'encaustique, puis, au moment de remettre à leur place les objets, change soudain d'avis et jette tout dans le feu.
“ Ah ces enfants ! Quand ils nous restent à la maison c'est du souci sans fin et quand ils n'y sont pas, c'est bien plus de souci encore… Comme Donatien… ”
Elle met de l'ordre dans la bibliothèque, jetant par terre tous les livres qui dépassent.
“ Ah celui-là si j'avais su (mais des fois les gosses ça pousse comme de la mauvaise herbe), je l'aurais bien noyé à la naissance, par sainte Thérèse, dans un égout comme les petits chats… ”
Avec peine, elle s'est baissée pour prendre le tapis qu'elle traîne derrière elle en clochant.
“ Parce que c'était le plus mignon il se croyait tout permis, il n'est venu qu'une fois à la maison, en Alfa-Romeo, avec des filles à moitié nues qui parlaient tout le temps… Il portait une chemise ouverte sur la poitrine et l'on voyait sa peau bronzée avec une grosse chaîne autour du cou et des bagues plein les doigts, il s'est installé dans le salon comme s'il était chez lui et il m'a demandé à boire, car il avait roulé longtemps et il commençait à faire soif, j'ai voulu lui verser un verre, mais il m'a pris la bouteille des mains et s'est mis à boire au goulot, tandis que les filles roucoulaient, quand il a eu fini il a inspecté la cuisine, puis le salon, puis l'atelier de mon bonhomme, et il s'est écrié : Comme c'est coquet ici, je vois qu'on ne se prive de rien ! Sa voix avait un ton bizarre, un mélange d'ironie et de colère, comme si le feu coulait sous la glaise, au début je ne me suis pas méfiée et j'ai eu tort, par sainte Thérèse (il faut toujours se méfier des hommes qui parlent bien), il a regardé les peintures, puis le piano, puis la télévision, en sifflotant entre ses dents, puis il a dit avec aplomb : Dire que bientôt tout ça va être à moi ! Bien sûr j'ai pas saisi (vous savez que je suis dure à la comprenette), il m'a regardé en riant et il a répété Tout ça va être à MOI parce que je suis votre FILS, je suis tombée le cul par terre, car si je m'attendais… ”
Elle secoue le tapis par la fenêtre, puis va le remettre devant la cheminée.
“ J'étais sonnée mais lui semblait très fier de son effet et toutes ses poules riaient à gorge déplorée, alors il m'a dit : Je m'appelle Donatien et je viens d'avoir vingt-sept ans, et puis comme tous les autres il a sorti un morceau de carton, qui était bleu cette fois, avec la lettre R bien dessinée, alors j'ai dit mon Dieu mon Dieu il ne manquait que ça, il a rigolé de nouveau puis il m'a demandé avec une voix pleine de menace si je voulais bien lui prêter un peu d'oseille, car il était provisoirement à court de liquidités, comme je m'y attendais j'ai dit pas question mon gaillard, si tu veux de l'argent tu n'as qu'à le gagner honnêtement, comme tout le monde, et puis j'ai commencé à rire, il est devenu rouge, il a crié : Mais je suis votre fils ! Alors j'ai dit c'est pas une raison pour rançonner les gens, surtout les gens de sa famille, il a hurlé : C'est votre dernier mot ? Et j'ai dit oui, pas de pèze, et hors de ma maison fils indigne, il s'est levé sans dire un mot, il était blanc de rage, encore une fois il regardé la cuisine (et là je me suis dit Thérèse il va tout te casser, ça va faire un malheur) mais non, il est sorti très dignement avec sa bande de perruches et sur le seuil de la maison il s'est tourné vers moi en disant : Vous allez entendre parler de moi… ”
La vieille est allée vers l'armoire.
Elle l'a ouverte, puis s'est mise à fouiner entre les piles de draps.
Enfin, elle a poussé un cri, car sa main a trouvé la grosse liasse de lettres qu'elle cherchait.
“ Le Donatien je ne l'ai jamais plus revu, mais qu'est-ce qu'il a pu m'écrire, mon Dieu ! Il m'écrit tout le temps… Il faut dire qu'aujourd'hui il n'a que ça à faire vu qu'en prison les distractions ne sont pas très nombreuses, mais quand même il m'écrit des romans, pas des romans à l'eau de rose comme son père, non, des romans pleins de crimes, de turpitudes, de supplices à vous fendre l'âme, il ne pense qu'à ça, le Donatien, nuit et jour des orgies, des femmes qu'on viole, des enfants qu'on égorge, des pauvres vieux qu'on fait bouillir dans des marmites, je me demande où il va trouver ça (en tout cas pas dans ma famille, car chez les Levasseur on est nickel de mère en fille) des fois je me demande si c'est pas le Démon en personne, parfaitement, une telle rage, même que des fois quand je relis ses lettres je suis obligée de m'asseoir et des drôles d'idées me traversent la tête et après je suis comme qui dirait toute chose… ”
L'une après l'autre, elle déchire les lettres, puis les jette dans les flammes.
“ Enfin il n'est pas près de ressortir, le Donatien, avec tous les meurtres qu'il a perpétués ! Il va passer le reste de sa vie à l'ombre et c'est bien fait pour lui ! Seulement il va continuer à m'écrire tous les jours que Dieu fait, c'est sa vengeance et c'est aussi ma punition, heureusement que mon bonhomme n'en a rien su, autrement pour sûr qu'il en aurait fait une jaunisse, apprendre qu'on est le père d'un forcené ça ne fait pas plaisir, surtout quand on joue les modèles de vertu, enfin moi ça me fait bien rire, car la vertu vous voyez ce que je veux dire… ”
07:32 Publié dans rousseau | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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