20/09/2018

Tout au bout de la nuit (Pierre Lepori)

Unknown-1.jpegComme il navigue entre les langues (anglais, français, italien, allemand), Pierre Lepori voyage aussi entre les genres (théâtre, romans, poésie). Son quatrième roman, Nuit américaine* met en scène Alexandre, un animateur de radio (pensez à La Ligne du Cœur!), au bord du burn-out ou de la dépression. Chaque soir, il écoute sur les ondes des voix sans visage qui viennent parler de leur vie. Témoignages tantôt drôles, tantôt désespérés, tantôt absurdes ou tantôt pleins d'espoir. Des voix perdues dans la nuit (américaine) qu'il faut écouter et consoler. Pierre Lepori rend à merveille ces « témoignages » de la douleur humaine, du deuil ou du sentiment d'injustice. Il prête une voix juste et profonde à ces auditeurs sans visage.

Unknown-2.jpegMais Alexandre, après tant d'années d'écoute et de consolation, se sent dépossédé. Il n'est plus lui-même ou il n'est plus à sa place. D'ailleurs, son chef le sent et l'oblige à prendre un congé. Alexandre en profite pour traverser l'Atlantique et découvrir la nuit américaine. Dans une ville inconnue, où les voix de la nuit le poursuivent encore, il espère renaître. Poser la vieille peau. Retrouver ou réinventer un sens à sa vie.

Là encore, le style de Lepori, à la fois subtil et précis, d'une grande poésie, restitue bien cette dérive qui pourrait être fatale. Car un jour, par hasard, Alexandre croise Pamela — une rencontre improbable et pourtant essentielle qui va lui redonner le goût de vivre. Je n'en dirai pas plus, tant le roman de Lepori tient le lecteur en haleine et lui réserve d'autres surprises…

Roman polyphonique, alternant confessions et récit, le tout scandé par des morceaux de musique (il vaut la peine d'écouter la bande-son du livre), Nuit américaine est un livre sur la dépossession : Alexandre, hanté par les voix de la nuit, est écarté de son émission, avant de perdre celle qui va l'aider à se reconstruire. Double dépossession, donc, que Pierre Lepori restitue et creuse parfaitement dans son roman à la mélancolie allègre.

* Pierre Lepori, Nuit américaine, roman (traduit de l'italien par l'auteur), éditions d'En-Bas, 2018.

19/09/2018

Les vies multiples de Bernadette Richard, Prix Édouard-Rod 2018

par Jean-Dominique Humbert

jean-dominique humbert,bernadette richard,prix rod 2018,roman,ropraz,heureux qui comme,fondation de l'estréePour faire salut,

Mesdames, Messieurs et chers Amis,

à Bernadette Richard,

lauréate du Prix Rod 2018,

quel bon et vigoureux élan convoquer,

  • et quel chemin prendre ?

 

Parce que voilà qui bouillonne et qui pétille d’imprévus.

Vous la croyiez campée en romancière dans Quelque part une femme, quand elle commence à publier en 1983, ou plus tard dans ces Femmes de sable où, dans les heures du Caire, elle rassemble des destins,

celui de Maya, « à la beauté saturnienne » qui se décrit dans ses toiles

qui reflètent une « souffrance indicible et lointaine »,

puis Shagara, la fille écartelée

et Samar, la tumultueuse, l’insoumise, qui dresse sa révolte en poèmes,

 

la romancière vous attend en nouvelliste, tenez là par exemple,

dans ces treize Nouvelles égyptiennes

où elle vous emmène dans des pages, sensuelles et sauvages,

qui disent des passions dérobées

et des amours enfouis,

 

mais la nouvelliste vous surprend en dramaturge depuis Sur les eaux du lac et pour trois autres pièces.

 

jean-dominique humbert,bernadette richard,prix rod 2018,roman,ropraz,heureux qui comme,fondation de l'estréeÀ cet autre carrefour,

elle vous fera signe en chroniqueuse,

dans ce journal en mails,

de New York et après le 11 Septembre, dans les pages de ses Ondes de choc.

 

Et dans le bruissement des pages,

au quotidien ou presque, ou plus,

vous suivrez la journaliste

dans ses milliers d’articles parus ici en Suisse, mais aussi ailleurs, et par exemple dans Le Monde durant une seule année, c’est vous dire, elle avait recensé près de 700 papiers.

 

Arrêtons-nous un instant à l’escale

de la voyageuse,

car c’est aussi une de ses caractéristiques,

et pour cause,

parce que ce sont d’abord les voyages, les ailleurs, qui ont délié sa phrase,

(Ulysse encore parcourait le monde et tissait la trame de son écriture) :

 

(je cite)

«Exils, retours au profit du nerf de la guerre,

autres départs. De Paris à Berlin, du Val d’Aoste à Bucarest, puis le tour de la Grand Bleue et les autres continents, le temps volé à l’ailleurs permettait aux mots de jaillir de quelques secrètes entrailles. Les retours les engourdissaient.» (C’est un texte de 1997.)

 

Arrêtons-nous un instant aussi

au départ de la voyageuse,

à sa naissance à La Chaux-de-Fonds

où l’on se demande si,

après tant d’ailleurs à dégourdir les mots et à emmener sa phrase,

elle n’avait pas fait sien le vers de Cendrars :

«Quand tu aimes il faut partir»

 

et s’il avait fallu tous ses horizons parcourus,

ces mondes à découvrir, à sentir, à vivre,

à écrire,

pour revenir à La Chaux-de-Fonds,

(et aujourd’hui, s’il vous plaît,

dans un 56e déménagement),

dans l’étonnement du retour

et dans ces pages où le temps résonne

et grimpe, dans une nature ici redécouverte,

dans cet Heureux qui comme.

Il y a, chers Amis,

sur le portrait que le peintre Ernest Biéler a fait d’Edouard Rod,

ce grand portait de 1909

qui le montre assis dans la clarté

brun jaune de son cabinet de travail,

un chat sur ses genoux.

 

jean-dominique humbert,bernadette richard,prix rod 2018,roman,ropraz,heureux qui comme,fondation de l'estréeLes chats !

Bernadette Richard en dit les mondes,

les facéties et les silences et les énigmes,

comme dans ces récits intitulés

« Coups de griffes »,

mais ils sont aussi ses compagnons au quotidien

qui glissent dans le temps des signes

et des maisons de l’astrologue,

l’astrologue qu’elle est encore.

 

Alors bien sûr qu’au miroir de ses chats et comme eux, elle a eu et elle a

plusieurs vies, Bernadette Richard,

et brochant sur le tout celle d’être mère et grand-mère fascinée,

 

qu’elle aime, avait noté Maurice Born

en quatrième du Pays qui n’existe pas, paru en 1990,

qu’elle aime sauter en parachute –

et voici qui fait un clin d’œil au narrateur

d’Heureux qui comme

 

qu’elle écrit sur et avec les peintres,

qu’elle a aussi été tisserande

et bibliothécaire,

dans les livres qui s’ouvrent

et ceux dont elle va, dans ses pages, découvrir le nom.

 

Jean-Dominique Humbert

 

1) Jean-Dominique Humbert © photo : Jean-Claude Boré

2) Bernadette Richard © photo : Jean-Claude Boré

3) Mousse Boulanger © photo : Jean-Claude Boré

17/09/2018

Bernadette Richard, Prix Édouard-Rod 2018

Unknown-8.jpegSamedi 15 septembre, à la Fondation de l'Estrée, à Ropraz, dans une ambiance new-yorkaise et chaleureuse, a eu lieu la remise du Prix Édouard-Rod 2018 à Bernadette Richard, pour son roman Heureux qui comme**. Voici l'hommage que je lui ai rendu.

Loin des sentiers battus, depuis près de quarante ans, Bernadette Richard poursuit une œuvre exigeante et singulière qui mélange le roman, la nouvelle, le théâtre et les préfaces consacrées aux peintres qu'elle aime (comme Luc Marelli et Francine Mury). Cette écrivaine nomade, « qui a vécu un peu en France, un peu en Suisse, le reste ailleurs », nous a donné, il y a quelques années, un beau roman sur l'amitié féminine et la quête de liberté, Femmes de sable*, que j'avais beaucoup aimé.

Unknown-2.jpegC'est un livre étrange qui se présente comme un triptyque. Chaque chapitre porte le nom d'une femme : Maha, Julie, Shagara, Samar. Mais davantage qu'une galerie de portraits (où Bernadette Richard excelle), ce roman est l'histoire de plusieurs amitiés. Julie est photographe, Maha traductrice, Shagara potière et Samar écrit de la poésie. Toutes ces femmes se sont battues contre les lois patriarcales de leur famille, ont quitté mari, père et parfois enfant pour aller jusqu'au bout de leur liberté.

Un peu comme Bernadette Richard !

C'est au Caire — ville que l'auteur connaît bien pour y avoir séjourné — que le roman se joue, entre les quartiers populaires de la mégapole, les charmes d'Alexandrie toute proche et la fascination du désert. Au fil des rencontres, Bernadette Richard dessine avec beaucoup de justesse la complicité qui lie les quatre étrangères, unies comme les doigts de la main dans leur révolte, leur désir d'absolu et leur totale franchise.

L'amitié, dans ce livre, est le lieu de la confidence et du combat.

Soudées par leur complicité, les quatre femmes trouvent la force d'assumer leur destin singulier. Car chacune est en rupture de ban, pourrait-on dire, fâchée avec les hommes, la société, l'ordre des choses, la tradition ou la morale bourgeoise.

Un peu comme Bernadette Richard.

Même si leur destin est fragile (elles sont toutes des Femmes de sable), l'auteur dessine le lieu d'une amitié rêvée qui permet de concilier (ou de réconcilier) le bonheur et la lutte, l'exigence personnelle et l'amour de l'autre, la douleur des séparations et la joie des retrouvailles.

Mais venons-en maintenant à Ulysse et à son odyssée !

Unknown-9.jpegC'est à Joachim du Bellay que Bernadette Richard emprunte le titre de son livre, Heureux qui comme** — un livre en forme de bilan, baigné de nostalgie et de jubilation, de regret du foyer natal (c'est le thème du poème de Du Bellay en 1558) et de retour à la nature.

C'est un homme, étrangement, qui tient la plume ici et nous entraîne dans ses souvenirs d'enfance : sa passion de la solitude, son plaisir à grimper dans les arbres à la fois pour se cacher et pour observer le monde. Il nous raconte aussi ses rêves de vol, son amour des oiseaux qu'il étudie quotidiennement (le Dr Freud interprète ce fantasme de vol comme un désir d'érection!).

Cette enfance enchantée par la nature va peu à peu laisser la place à une vie de photographe pris dans une ronde frénétique de voyages, une vie grisante de découvertes et de rencontres (qui ressemble un peu à celle de Bernadette Richard, « écrivaine aux semelles de vent »).

Ce voyage passe par des étapes obligées : Katmandou, Woodstock où le narrateur rencontre une fille du Bas (lui qui est du Haut!). Mariage, enfant, séparation. Nouveaux voyages pour oublier ses racines et découvrir le monde. À la passion des arbres et des oiseaux s'ajoute celle des lacs, que Bernadette Richard décrit avec infiniment de poésie. Le lac Atitlan, le lac Titicaca, puis le lac Baïkal, ses états d'âme, ses impatiences, « ses toquades et ses arpèges météorologues ». 

Mais Ulysse, on le sait, a la nostalgie de sa terre natale — même s'il aime à s'attarder en chemin.

Après beaucoup de pérégrinations, de beautés entrevues aux quatre coins du monde, tant de fleuves et de cascades, de lacs et de déserts, il est bon de rentrer chez soi. Car le nostos — le foyer — est au cœur du voyage.

C'est une petite fille, Orsanne, qui va ramener le narrateur à ses premières amours : les arbres, les lacs, les grottes, les oiseaux. Comme Du Bellay quitte sans douleur « le mont Palatin pour son petit Liré », le narrateur, ayant conquis la toison d'or du voyage, aime à revenir sur ses terres, « pour vivre entre ses parents le reste de son âge. »

41741376_10156767878653987_5648281344594149376_n.jpgUn peu comme Bernadette Richard.

Il y a, dans ce retour au bercail, un brin de nostalgie, mais aussi beaucoup de bonheur (« Le bonheur est une idée neuve en Europe », écrivait Saint-Just). Bonheur de redécouvrir les lieux enchantés de l'enfance, bonheur  aussi de marcher au bord de l'abîme, au Creux-du-Van, par exemple, dans ces contreforts du Jura qu'il aime tant.

 

Le voyageur qui a roulé sa bosse n'est plus blasé : il redécouvre la joie des paysages, le plaisir des flâneries, la complicité d'Orsanne. Lui qui croyait posséder le savoir occulte de ses odyssées, il n'a que « des images intérieures qui se délitent au fil des mois » et « ses photos jaunissent dans des cartons ». Lui qui croyait que la beauté était ailleurs, exotique et insaisissable, il doit admettre que sa patrie lilliputienne la lui offre chaque jour, et qu'il n'a jamais su la voir.

« C'est peut-être ça, la sagesse : réaliser que l'ailleurs n'est nulle part et partout, même chez soi. »

C'est un chemin vers la sagesse, un chemin solitaire et vagabond, qu'emprunte Ulysse, toujours en quête de soi, et qui le mène, après avoir beaucoup erré, dans ce petit village dont il a vu, de loin, fumer les cheminées, près de cette pauvre maison « qui lui est une province, et beaucoup davantage. »

Un très beau livre, donc, riche, profond, original, peut-être le meilleur livre de Bernadette Richard qui a beaucoup donné à la littérature romande par ses romans, mais aussi par ses articles, sa défense infatigable des écrivains d'ici. À l'heure où la critique littéraire se raréfie, voire disparaît complètement des journaux et des magazines, elle s'est longtemps battue, et continue de se battre, pour défendre les écrivains qu'elle aime.

Un dernier mot pour rendre hommage, également, aux éditions d'autre part, dirigées par Jasmine Liardet et Pascal Rebetez, qui font un travail admirable pour faire connaître et apprécier les écrivains de ce petit coin de pays.

41846321_10156767879068987_8872626405960056832_n.jpgUn peu comme Bernadette Richard, à qui je suis heureux de remettre le Prix Édouard-Rod 2018.

  • Bernadette Richard, Femmes de sable, roman, l'Âge d'Homme, 2002.

  • Bernadette Richard, Heureux qui comme, éditions d'autre part, 2017.

  • Sur la photo : la lauréate, Bernadette Richard, entourée des membres du jury (Olivier Beetschen, Jean-Michel Olivier, Mousse Boulanger et Corine Renevey). Manque Jean-Dominique Humbert (qui prenait la photo !).

14/09/2018

La curée

images-1.jpegOn reproche à Pierre Maudet d'avoir été invité à Abu Dhabi aux frais de l'émir — et non de la princesse (le voyage n'a pas coûté un sou aux Genevois). Mais ce n'est pas le plus grave. Et d'ailleurs on ne sait rien sur ce voyage (officiel ? semi-officiel? privé ?). Non. Ce qui est grave, aux yeux des Fouquier-Tinville de notre époque (qui ne manque pas de procureurs à la petite semaine), c'est que Maudet aurait menti. Oui. Vous avez bien lu : menti (lui prétend qu'il n'a pas dit toute la vérité, mais n'entrons pas dans ce débat philosophique !). Et là, il semblerait que cette faute (ce n'est plus une erreur ou une gaffe, mais une faute, au sens libéral-politique-calviniste du terme) soit impardonnable! 

On connaît la suite : sitôt que la bête est à terre, les charognards se précipitent. s-l300.jpgIl n'y a rien à faire. Après l'hallali, c'est la curée, si bien décrite par Zola.

Il est vrai que parmi ces vautours (politiciens et journalistes avant tout), personne n'a jamais menti. Pour eux, la vérité est une exigence quasi mystique (pour laquelle ils n'ont de comptes à rendre que devant l'Eternel). Jamais de mensonge, d'approximation, de petits arrangements avec la vérité.

Croix de bois, croix de fer. Nous jurons de dire toute la vérité…

Dans cette meute, des journalistes revanchards (« Je vous l'avais bien dit ! »), des politiciens opportunistes (oxymore ou litote ?) qui aimeraient tant être vizir à la place du vizir, des justiciers de la 25ème heure et, bien sûr, la cohorte de journaux alémaniques trop contents de se moquer, une fois de plus, de ce canton si arrogant, qui se veut international…

images-2.jpegFace au « mensonge », semble-t-il, plus rien ne compte. Et l'opération Papyrus qui a permis de légaliser des centaines de sans-papiers à Genève ? Du pipeau. Et le sentiment d'insécurité en baisse depuis quelques années ? Bof. Et la réforme du Département de la Police ? Rien à voir.

Qu'un homme politique accomplisse son travail, et fasse du bon boulot, ça n'a pas l'air de peser lourd dans la balance politique et morale (à quatre sous) d'aujourd'hui !

On se souvient, il y a six ans, de l'affaire Mark Müller, obligé de quitter son poste pour un malheureux pugilat. Aujourd'hui, cette « affaire » semble bien anodine. Je pense que dans quelques années, l'affaire Maudet — quelle que soit sa conclusion — nous inspirera le même sentiment : une tempête dans un verre d'eau.

Shakespeare disait : beaucoup de bruit pour rien ! 

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06/09/2018

Une vie d'enfant cosmique (Julien Sansonnens)

Pourquoi revenir, vingt-quatre ans plus tard, sur le drame de l'OTS (le fameux Ordre du Temple Solaire) qui a provoqué 69 victimes, fait couler beaucoup d'encre et produit tant d'articles à sensation et de livres ? Que peut-on dire de plus sur cette affaire que l'on ne sache déjà ? Comme il existe un droit légitime à la Justice, n'existe-t-il pas, également, un droit à l'oubli ?

Unknown-1.jpegToutes ces questions, et bien d'autres encore, sont au cœur du dernier livre de Julien Sansonnens (né en 1969 à Neuchâtel), l'un des écrivains les plus prometteurs de Suisse romande. J'ai parlé ici des Ordres de grandeur*, un roman ambitieux qui nouait son intrigue dans les milieux politiques et médiatiques de Genève. J'ai parlé, également, de l'étonnant petit livre que Sansonnens a consacré à son chien Beluga (voir ici), hommage émouvant, à la fois, et réflexion sur une vie trop brève et entièrement dévouée à ses maîtres.

images-3.jpegC'est avec un peu d'appréhension et beaucoup de curiosité que j'ai ouvert cet Enfant aux étoiles**, le troisième roman de Julien Sansonnens. Appréhension parce que tout a été dit, ou presque, sur les massacres de l'OTS (qui ont eu lieu, je le rappelle, au Québec, à Cheiry, à Salvan et dans le Vercors). Quel angle adopter (quelle astuce narrative) pour montrer un nouveau point de vue ? Et de la curiosité aussi, car l'affaire, malgré le temps qui passe, garde encore ses mystères.

C'est par ce biais, précisément, que Sansonnens aborde ce drame qui nous touche de si près (les 3/4 des victimes étaient suisses romandes et j'en ai connu quelques-unes). D'emblée, après une enquête minutieuse, il cherche éclairer les zones d'ombre, il décrypte les non-dits, il se rend à Cheiry et à Salvan pour s'imprégner de l'atmosphère particulière des lieux (où presque toute trace des massacres a été effacée). images-2.jpegEt surtout il suit le destin d'une enfant, Emmanuelle, l'enfant cosmique, appelée à « sauver l'humanité », qui succombera avec les autres membres de l'OTS, en octobre 1994 (sur la photo, avec son « père biologique » Jo di Mambro).

L'angle d'attaque est à la fois original et bouleversant (comment ne pas être touché par le destin de cette jeune fille élevée comme la fille de Dieu et sacrifiée à l'âge de 12 ans ?) Sansonnens revisite toute l'affaire, en détective maniaque et acharné, par empathie. Il ne juge jamais, ne traite jamais les membres de cette secte d'« illuminés » ou de « fous », mais essaie de comprendre leurs motivations. C'est sa force : articuler aussi précisément que possible la chaîne des causes et des effets. Ne jamais sacrifier aux poncifs, ni aux idées reçues (et Dieu sait si cette affaire en recèle). Les portraits qu'il trace des deux « gourous » (Luc Jouret et Jo di Mambro) sont saisissants de vérité et d'humanité. Comme le sont les portraits des nombreuses femmes qui gravitent auteur de ces deux « maîtres » (dont Élisabeth, la mère de l'« enfant cosmique », que ses parents ont confiée à di Mambro après une déception sentimentale, et qui se révèlera plus sévère et plus impitoyable que le Maître).

images-1.jpegBref, tout sonne juste dans ce livre qui n'est pas un roman, ni un essai, mais une sorte de reportage extraordinairement prenant sur une affaire qui trouble encore nos consciences. Qui était di Mambro ? Un beau parleur ? Un escroc ? Un manipulateur diabolique ? Un fou ? Et Jouret ? Et Tabachnik (qui fut mon professeur de musique au Cycle de Budé) ? Et les adeptes de l'OTS sont-ils tous des illuminés ? Des êtres en quête de justice et de spiritualité ? Des parents inconscients qui ont entraîné leurs enfants dans la mort ?

Toutes ces questions, Sansonnens les pose à sa manière, empathique et honnête. Il ne triche pas. Il ne cherche ni à embellir les faits, ni à sauver celles et ceux qui mériteraient de l'être. On ne peut que saluer cette justesse d'écriture, si rare aujourd'hui. Une grande réussite !

* Julien Sansonnens, Les Ordres de grandeur, roman, l'Aire, 2016.

** Julien Sansonnens, L'enfant aux étoiles, éditions de l'Aire, 2018.

Une vengeance jouissive (Jean-François Fournier)

Unknown-10.jpegJean-François Fournier aime les alcools forts, les femmes et les cigares cubains. Il a été journaliste, grand bourlingueur et a dirigé la rédaction du Nouvelliste. À son actif, il compte une bonne dizaine de livres, romans, pièces de théâtre, essais (sur le peintre viennois Egon Schiele). En tout, on le voit, c'est un ogre. À l'appétit féroce, infatigable, toujours en quête de nouvelles expériences et de nouvelles émotions.

Cet amateur de grands espaces, à la langue gourmande et stylée, est le plus américain des écrivains romands. Son dernier livre, comme le précédent, Le Chien (voir ici), se passe dans l'Amérique profonde, à Tennyson, dans l'Indiana. On y retrouve les personnages chers à Fournier, des hommes et des femmes révoltés, attachants, souvent blessés par la vie ou condamnés par la maladie, et noyant leur malaise sous de très généreuses rasades de bourbon. 

Son dernier livre, Le Village aux trente cercueils*, est un roman noir de chez noir. À Tennyson, règne la loi du silence : on se souvient des crimes pédophiles qui n'ont jamais été élucidés, ni bien sûr exorcisés par la justice. On connaît les coupables, mais ils sont trop puissants pour être inquiétés. Et trop de gens sont impliqués dans ces crimes anciens. Pour que la vérité éclate, il faut une intervention extérieure. C'est le travail conjoint d'un inspecteur du FBI et d'une journaliste qui va permettre la résolution de l'affaire. Avec l'aide, aussi, de comparses qui désirent que leur ville soit nettoyée de cette tache.

Unknown-11.jpegDonnant la parole, tour à tour, à chacun des protagonistes, Fournier mène une enquête à la fois délicate et passionnante. Il y a quelque chose de biblique dans la vengeance impitoyable qui va se mettre en place (car la justice des hommes, esclave de la politique, ne bouge pas). Et l'on suit avec délectation les étapes successives de cette vengeance qui n'oublie personne et fait quelques victimes innocentes…

Et la littérature dans tout ça ? « La littérature m'a cajolée depuis l'âge de huit ans, dit un personnage féminin. J'avais piqué dans la bibliothèque d'une copine Le Pavillon des cancéreux de Soljénitsyne et les Onze mille verges d'Apollinaire. Je n'ai plus jamais arrêté de lire. La littérature n'a pas d'heure. C'est la puissance, la connaissance. Rien ne peut la corrompre. Je lui dois tout mon savoir et même l'idée approximative de Dieu. Elle est ma vie. Ma souffrance. La littérature, c'est un fleuve en colère et une drogue dure. »

Je pourrai citer des pages entières de ce livre au style précis et aiguisé, car Fournier est un orfèvre de la langue. L'intrigue est bien menée. Les personnages acquièrent une épaisseur toute humaine, rien qu'humaine. Le pur malt coule à flot et l'on goûte le tabac des cigares comme on devait savourer un bon whisky à l'époque de la prohibition. 

Un roman noir à lire avec délectation.

* Jean-François Fournier, Le Village aux trente cercueils, éditions Xénia, 2018.

30/08/2018

Merci, Pierre !

Unknown-10.jpegJe devrais en vouloir à Pierre Ruetschi : il y a quelques années, il m'a battu en finale du tournoi de tennis des journalistes, me privant du seul titre sportif dont j'aurais pu m'enorgueillir à ce jour (à part une médaille récoltée lors d'un tournoi de pétanque) ! Oui, je devrais lui en vouloir. Et pourtant,  comme journaliste, puis comme rédacteur en chef de la Tribune de Genève, je lui tire mon chapeau. Il a su traverser maintes crises (et la crise, aujourd'hui, est au plus fort), discuter, négocier, dominer les courants contraires, tenir le cap de son journal dans la tempête que traverse la presse écrite depuis que le loup d'Internet est entré dans la bergerie du print

images-4.jpegLa Tribune, comme on sait, a changé plusieurs fois de mains. Autrefois lausannoise, en mains de la famille Lamunière, elle appartient désormais à un groupe zurichois (Tamedia) surtout préoccupé par les dividendes à verser à ses actionnaires. Pierre a défendu l'indépendance (et l'intégrité) de son journal jusqu'au bout, refusant de donner la liste des employés ayant participé à une grève pourtant légitime. C'est tout à son honneur. Mais c'en était trop pour un groupe qui est en train de tuer lentement, mais sûrement, la presse romande.

Après la mort du Matin, c'est un nouveau coup porté aux journaux de Suisse romande (qui n'ont plus, depuis longtemps, leur destin entre leurs mains). Un coup de poignard dans le dos.

Espérons que ce coup ne soit pas fatal ! 

09:00 Publié dans all that jazz | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : pierre ruetschi, la tribune de genève, média, suisse, tamedia, lamunière | | |  Facebook

09/08/2018

Qui après Petkovic ?

Unknown-9.jpegC'était trop beau : d'après certains journalistes, la Nati 2018 était la meilleure équipe de Suisse de tous les temps. Méthode Coué ? Ignorance du passé (1954, 1994, 2014) ? La réalité, pendant cette Coupe du Monde, fut tout autre. Une première mi-temps désastreuse face au Brésil, puis une égalisation chanceuse qui sauve un peu les meubles. Copie carbone contre la Serbie. Première mi-temps médiocre, puis réveil et enfin une volonté de bien faire évidente. images-4.jpegOn passera assez vite sur les gesticulations ridicules de Xhaka et de Shakiri (qui ont tout de même cassé l'élan de l'équipe qui n'a plus rien montré après ce match). Ensuite, un non-match contre le Costa-Rica (pourquoi donc?). Et, enfin, cerise sur le gâteau, un autre non-match, catastrophique, contre une équipe de seconde zone, la Suède, qui n'en demander pas tant…

Comme on voit, le bilan est plutôt maigre.

Est-ce la faute des joueurs, trop bien payés dans leur club millionnaire pour mouiller leur maillot national ? Est-ce la faute de l'entraîneur Petikovic, sorte de statue de sel, impavide et inexpressive, qui n'a pas su motiver ses troupes, ni trouver la bonne tactique pour tirer le meilleur parti de ses joueurs (pour la plupart très bons) ?

La question est posée. 

Unknown-8.jpegCe qui est sûr, c'est qu'après sa dernière maladresse (annoncer par téléphone à Behrami et consorts qu'ils ne seraient plus sélectionnés à l'avenir — pour démentir ensuite cette information par voie de presse), ce coach impénétrable n'est plus l'homme de la situation. Place aux jeunes, certes, c'est l'avenir de la sélection, et les talents manquent pas (Zakaria, Embolo, Akanji). Mais alors avec un nouvel entraîneur, un homme qui ne ronge pas son spleen sur la ligne de touche, qui sait motiver ses joueurs, qui ne pratique pas la langue de bois.

Cet homme existe, c'est sûr. A l'ASF de le trouver pour le convaincre de reprendre une équipe nationale qui n'a perdu que deux matches (contre le Portugal et la Suède) en deux ans !

12:15 Publié dans all that jazz | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : nati, football, asf, petkovic, behrami, xhaka | | |  Facebook

28/06/2018

Hommage à Dimitri

ami barbare,olivier,garcin,obs,dimitriIl y a sept ans, jour pour jour, le 28 juin 2011, je recevais un coup de téléphone de la gendarmerie française. Est-ce que je connaissais un certain Vladimir Dimitrijevic ? Bien sûr. C'était mon éditeur et mon ami. Pourquoi ? Il vient d'avoir un accident avec sa camionnette. Il est décédé. Votre nom figure dans les contacts de son portable. (Sur la photo, prise en 2004 lors de la remise du Prix Dentan pour L'Enfant secret, on reconnaît, à la gauche de Dimitri, Claude Frochaux, Rafik ben Salah et JMO)

Trois ans plus tard, pour rendre hommage à Dimitri et raconter l'histoire extraordinaire de sa vie, j'ai publié L'Ami barbare. Jérôme Garcin, dans L'Obs, lui a consacré l'article suivant, que je reproduis.
images.jpeg« Né yougoslave, naturalisé suisse, il est mort au volant de sa camionnette, qui était à la fois sa couchette et 
sa bibliothèque. Il avait successivement grandi sous Tito, milité contre le système soviétique, frayé avec l'extrême droite, embrassé le nationalisme serbe et pris fait et cause pour Milosevic. Ses deux passions étaient le football et la littérature. Il pratiqua longtemps le premier en amateur et pour honorer la seconde, fonda, au milieu des années 1960, les Editions L'Age d'Homme. Il y publia les grands livres des grands dissidents (Vie et Destin de Grossman,  les Hauteurs béantes  de Zinoviev), les meilleurs écrivains suisses (Amiel, Ramuz, Cingria, Haldas, Chessex), et une flopée de têtes brûlées. Il s'appelait Vladimir Dimitrijevic. On le surnommait « Dimitri ». C'était une légende, c'est toujours une énigme.

Trois ans après sa disparition, celui qui fut l'un de ses auteurs, Jean-Michel Olivier, prix Interallié 2010 pour L'Amour nègre, lui consacre un roman où tout est vrai, où tout est faux. Dimitri se nomme ici Roman Dragomir. Son cadavre bouge encore, devant lequel viennent s'incliner sept de ses amis qui, les uns après les autres, témoignent d'un moment de sa vie: l'enfance belgradoise, l'exil en Suisse via l'Italie, la naissance de sa maison d'édition, la guerre en Yougoslavie et la gloire du paria.

Chose étonnante: plus on avance dans ce livre rythmé par des histoires d'ânes, pétrifiés ou bâtés, plus la biographie de cet homme semble s'éclairer et plus son mystère ne cesse de s'épaissir. ami barbare,olivier,garcin,obs,dimitriQui était vraiment cet éditeur célèbre installe dans «un pays de taiseux», qui ne répondait jamais au téléphone, ne payait ni ses fournisseurs ni ses auteurs, et dormait comme un SDF dans sa camionnette? Pourquoi ce fin lettré était-il si barbare et ce guerrier, si sentimental?

Comment cet anticommuniste pouvait-il être soudain rattrapé par la nostalgie de l'empire soviétique? Quelles étaient donc les femmes de ce célibataire toujours habillé de noir? D'où lui venait cette propension à fréquenter en priorité des monarchistes, des anarchistes, des poseurs de bombes, des agents doubles, des insoumis?

Dans une prose simple, sans graisse, protestante, Jean- Michel Olivier force volontiers le trait. C'est qu'il veut faire le portrait, et il y réussit, d'un « cheval fou », d'un « tyran magnifique », d'un franc-tireur insaisissable qui aimait les alcools forts, la viande rouge, les cigarettes américaines, les icônes du Moyen Age et les microfilms glissés dans les macarons à la pistache.

ami barbare,olivier,garcin,obs,dimitriLe romancier d'Après l'orgie aurait pu intituler ce livre : Après Dimitri. Car c'est en réinventant la vie de son éditeur et ami qu'il en fait, traversant le siècle dernier, une véritable épopée, où le tragique frôle parfois le comique. « Un bon joueur, disait Vladimir Dimitrijevic, est comme Don Quichotte: il est bizarrement fait, maladroit, filiforme, mais il est un excellent footballeur. »

Une manière, somme toute, d'autoportrait. Celui d'un Quichotte slave, dont Jean-Michel Olivier, fidèle jusqu'au bout, serait le Sancho Pança. »

JEROME GARCIN

article paru dans L'Obs N° 2614, du 11 au 17.12.2014

17:30 Publié dans ami barbare, autocélébration | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : ami barbare, olivier, garcin, obs, dimitri | | |  Facebook

26/06/2018

La Suisse se fait peur

shaqiri,xhaka,aigle bicéphale,albanie,kosovo,polémique,suisse,petkovicLes Suisses aiment bien se faire peur. Cela ne dure pas longtemps. Mais c'est un frisson délicieux. C'est exactement ce qui est arrivé à la Coupe du Monde de football. Les pitreries bicéphales de Xhaka et Shaqiri ont failli privé l'équipe suisse de deux magnifiques (et indispensables) joueurs. Ils ont été amendé par la FIFA, et non suspendus. Ouf…

Unknown.pngPeu de journalistes ont pris la mesure du geste qu'ils ont accompli après avoir marqué leur but. On n'y a vu qu'un symbole identitaire qui répondait aux provocations du public serbe. Cela est vrai, bien sûr. Mais incomplet. Car cette aigle (en héraldique, l'aigle est féminin) a toute une histoire, longue et contradictoire, qu'il vaudrait la peine d'étudier. Youri Volokhine, professeur à UNIGE, relève 10 acceptions à cette aigle bicéphale. « 1) comme blason de la famille byzantine des Paléologues apparemment dès le 10e siècle; 2) depuis le 12e siècle, l'aigle à deux têtes est le blason de la famille serbe Nemanjic 3) au 14e siècle, l'aigle à deux têtes est pris comme blason par le Saint Empire romain germanique; 5) il est pris aussi comme blason au 15e siècle par le seigneur albanais (chrétien) Georges Castriote, dit par les Turcs Iskander Bey "Chef Alexandre", d'où (après déformation) Scanderbeg, qui combattit les Ottomans dans les Balkans, et qui fut pris ensuite comme "héros national" albanais 6) à la fin du 15e siècle, l'aigle à deux têtes est adopté par les Romanov en Russie, qui se considèrent comme les héritiers de Byzance - Ivan III ayant même épousé Sophie Paléologue. 7) Le drapeau de l'Albanie (aigle à deux têtes sur fond rouge depuis 1912) a inspiré Hergé pour le drapeau Syldave 8) au XXe siècle, l'aigle à deux têtes albanais est choyé par différents mouvements nationalistes: L'aigle à deux têtes et le casque de Scanderbeg figurent sur les blasons des divisions Waffen-SS albanaises 9) L'aigle à deux têtes figure sur l'emblème de l'organisation nationaliste UCK. »

Sous le coup de l'émotion et des provocations serbes, Xhaka et Shaqiri n'avaient sans doute pas en tête cette histoire complexe et contradictoire. Pour eux, l'aigle renvoie d'abord au Kosovo (dont ils sont originaires) et à la Grande Albanie (qu'ils rêvent de voir réunifiée). Mais, on le voit, ce symbole n'est pas anodin. Il se réfère à la guerre des Balkans, à l'indépendance du Kosovo (qui n'est pas reconnu par l'ONU) et, bien sûr, aux racines des deux joueurs qui ont choisi, pourtant, de jouer sous le maillot suisse.

© dessin d'Alex.

09:55 Publié dans all that jazz | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : shaqiri, xhaka, aigle bicéphale, albanie, kosovo, polémique, suisse, petkovic | | |  Facebook

12/06/2018

Le souffle de la voix (Myriam Wahli)

Unknown-2.jpegC'est un livre fait de petits riens, mais qui ne manque pas de souffle. Les phrases s'achèvent par des points, s'organisent en paragraphes, qui forment des chapitres (de longueur comparable). Mais pas de virgules. L'écriture, ici, épouse le souffle de la voix et joue sur l'oralité pour accueillir les petits riens de la vie quotidienne d'une ferme du Jura bernois. 

La fille, qui est la narratrice, reste souvent seule avec sa mère, pendant que ses trois frères vont à l'école et que son père part au travail. Les repas sont scandés par la prière et les journées par les longues escapades dans la montagne. 

Unknown-1.jpegCe rituel, fondé sur les rythmes de la nature, très présente dans le livre de Myriam Wahli, Venir grand sans virgules*, pourrait être immuable. Mais un jour, c'est le drame : le père perd son travail — et tout le fragile équilibre familial est menacé. Quelque chose, dans la langue, se brise et disparaît. Le monde bascule. La voix articulée abandonne ses repères. Les virgules, brusquement, s'effacent. 

Pour la jeune fille, c'est un rite de passage. « Comme les adultes quand ils racontent ils vous séparent tout comme avec des virgules pour que la vie soit plus digeste une bouchée pour papa une bouchée pour maman. »

Dans ces pages qui parlent d'attente et de libération, on sent que la narratrice cherche son second souffle. Le chômage du père, qui emporte avec lui les silences du langage, brise aussi l'ordre des apparences et offre à sa fille une chance d'évasion.

* Myriam Wahli, Venir grand sans virgules, L'Aire, 2018.

10/06/2018

Melgar et les Tartuffe

images-1.jpegIl n'est pas sûr que la récente polémique autour du cinéaste Fernand Melgar rende service au cinéma romand, qui a déjà tant de peine à exister. Pour un observateur extérieur au milieu, la « lettre ouverte » adressée à Fernand Melgar (que ses courageux auteurs n'ont même pas pris la peine de lui envoyer!), signée par une poignée de cinéastes connus et une armée de suiveurs inconnus, transpire en effet l'aigreur, la jalousie et surtout la mauvaise foi. Le ton est martial. Il rappelle celui des tribunaux staliniens de la grande époque ou les beaux temps, aux USA, du maccarthysme (the witch hunt, autrement dit : la chasse aux sorcières). Il est aussi pastoral et moral (on est en Suisse romand et plusieurs cinéastes sont des fils de pasteurs) : Unknown-2.jpegon s'arroge le droit de donner des leçons, on condamne, on ostracise : on cloue l'un des siens au pilori public, comme le faisait Georges Oltramare dans les années 1930 dans son journal Le Pilori

Autrement dit, on fait exactement la même chose que l'on reproche à Fernand Melgar (en prenant des photos des dealers de rue, il les aurait « ostracisés ») ! Le tribunal de la bien-pensance, fait de bric et de broc, de vieux soudards oubliés (Francis Reusser) et de jeunes loups aux dents longues, est en réalité une congrégation de Tartuffes : aigreurs, mauvaise foi, hypocrisie sournoise. Pas un mot ne sonne juste dans cette dénonciation de l'« éthique » d'un cinéaste dont les œuvres (qu'on ne cite jamais, et pour cause) plaident pour lui.

À cet égard, les signataires de cette « lettre ouverte » sont tout à fait dans le ton d'une époque qui célèbre les maîtres du double discours, comme Tariq Ramadan, maître incontesté en la matière.

Unknown-1.jpegUn autre aspect, révélateur, de cette triste affaire, est la mise à l'écart du cinéaste par la direction de la HEAD (Haute École d'Art et de Design de Genève) où Melgar devait enseigner à la rentrée. Levée de boucliers. Protestation des étudiants. Le directeur de l'école, Jean-Pierre Greff, ne cherche pas à jouer les médiateurs et laisse triompher la vox populi : Melgar ne viendra pas donner ses cours en automne. La HEAD doit être la seule école au monde où les étudiants choisissent eux-mêmes leurs professeurs…

En lisant le programme de travail que Melgar leur avait concocté, certains étudiants doivent avoir des regrets, tout de même : il voulait étudier l'exploitation des migrants en Espagne et songeait à inviter en classe le photographe Raymond Depardon et l'artiste Sophie Calle. Beau programme !

La tête de Melgar est désormais mise à prix. Et pas par n'importe qui : par ses pairs. La chasse aux sorcières est ouverte. C'est bientôt le Grand Soir. Selon les directives du Parti, l'avenir sera éthique et radieux.

13:15 Publié dans all that jazz | Lien permanent | Commentaires (12) | Tags : fernand melgar, polémique, deal, drogue, lausanne, head, tartuffe | | |  Facebook

06/06/2018

Banaliser le Mal

Unknown-1.jpegDans notre société libérale et numérique, il y a des sujets tabou : le conflit israélo-palestinien, par exemple, ou, ces jours-ci, la question du « deal de rue ». Très vite, le débat est politique, c'est-à-dire saturé de lieux communs et donc sans issue. Il aura suffi qu'un citoyen et père de famille lausannois, Fernand Melgar (par ailleurs, cinéaste défenseur des migrants) pousse un cri de détresse contre les dealers qui écument les rues proches des écoles pour que toute la Suisse romande bien-pensante lui tombe dessus…

Les reproches adressés à ceux qui dénoncent les dealers sont toujours les mêmes : stigmatisation, racisme, relents de xénophobie, etc. Je n'y reviendrai pas, tant ils me paraissent ridicules et de mauvaise foi : ce sont les symptômes du déni.

images-1.jpegUne chose, seulement, me frappe: cette manière sournoise, sous prétexte de défendre ces pauvres-dealers-qui-n'ont-pas-le-choix, de banaliser la drogue et ses ravages. Tout se passe comme si on l'oubliait toutes les vraies victimes des marchands de la mort (je connais aussi des familles décimées par la mort d'un adolescent ou sa lente descente aux enfers).

Cela ne compte pas, me direz-vous. Ou si peu. Le réel n'a rien à faire dans les débats idéologiques…

Le Mal existe, quoi qu'en disent les bien-pensants. Il prend aujourd'hui toutes sortes de formes différentes. Il peut aussi concerner le monde de la drogue et des dealers. Il ne s'agit pas, ici, de stigmatiser qui que ce soit, mais de reconnaître simplement l'existence du Mal. Et non de le banaliser. Hannah Arendt a écrit des choses capitales sur cette question. Il est utile d'y revenir.

Impossible de débattre sereinement de ces questions: ils sont aujourd'hui gangrénées par l'idéologie. Mais une question demeure : faut-il banaliser le Mal ?

11:25 Publié dans all that jazz | Lien permanent | Commentaires (6) | | |  Facebook

31/05/2018

À quoi servent les journalistes ? (Jean-François Duval)

images-1.jpeg« À quoi servent les journalistes ? » demandait, il y a quelques années, le philosophe Jacques Bouveresse à Jean-François Duval, journaliste et écrivain, grand spécialiste de la beat génération. La question est toujours d'actualité, surtout à l'époque des fake news et des lynchages médiatiques. Mais elle trouve une réponse, lumineuse, dans le dernier opus de Duval qui est un livre d'entretiens. 

Le sujet ? L'avenir de l'Occident. On pourrait d'ailleurs élargir la perspective à toute l'humanité, car Duval voyage aux quatre coins du monde pour rencontrer des personnalités à la fois érudites, clairvoyantes et souvent drôles qui nous livrent leurs clés pour un avenir qu'on imagine de plus en plus incertain. images-2.jpegDemain, quel Occident ?* regroupe 18 entretiens avec des personnalités aussi diverses que Brigitte Bardot (sur les questions de l'écologie et de la protection des animaux), Cioran (l'échec fatal de toute entreprise humaine), mais aussi Fukuyama, le penseur de « la fin de l'histoire », Georges Steiner (sur la transcendance de la culture),le Dalaï Lama, Paul Ricœur, Michel Rocard et Isabelle Huppert. 

Cet ordre n'est pas neutre, puisqu'il commence par une icône (BB) et s'achève par une actrice à la fois populaire et ordinaire (Huppert). Il suggère, selon Jean-François Duval, le sens d'une histoire qui se cherche toujours, mais qui, peut-être, est engagée dans une phase de déclin (par rapport aux grandes idéologies, aux grands penseurs des années 60-70). Chaque entretien, à sa manière, aborde et creuse cette idée. 

Unknown-2.jpegIl y a, dans ce panorama riche et divers, de véritables joyaux. Il faut lire et relire, pour le simple plaisir, la rencontre avec Michel Houellebecq, prix Goncourt 2010 pour La Carte et le Territoire : c'est une scène de cinéma, avec un Houellebecq mal peigné, mal lavé, qui plaque l'interviewer en pleine conversation pour aller prendre sa douche! Dans un autre registre, il vaut la peine aussi de lire l'entretien avec Tariq Ramadan, dont on a peut-être un peu vite oublié qu'il est aussi un écrivain et un penseur de l'avenir de notre société (à propos de la situation politique du Proche-Orient, il prône la création d'un seul État, sans préciser si cet État sera israélien ou palestinien!).

Certains interlocuteurs se montrent plus brillants que d'autres. C'est le cas de Georges Steiner, grand érudit et grand humaniste, qui n'est jamais avare de formules bien trouvées. Unknown.jpegPour ma part, j'ai été très impressionné par l'entretien, ou plutôt les entretiens avec Jean Baudrillard (1929-2007) : non seulement brillants, mais extrêmement prémonitoires sur la société de spectacle et la dictature numérique (la dictature de l'individu). « Psychologiquement, comme il n'y a plus de relation d'altérité pour vous renvoyer en miroir l'image de ce que vous êtes, il faut la réinventer soi-même, accumuler toutes les preuves de sa propre existence. C'est-à-dire entretenir une gigantesque publicité autour de soi-même, se mettre en scène, se faire valoir. Soutenir à bout de bras cette chose devenue si fragile : soi-même. Dès que vous n'y travaillez plus, vous disparaissez. »

images-3.jpegUn long entretien avec Paul Ricœur permet à la fois de mieux saisir les fondements de sa philosophie et d'éclairer, grâce au passé, l'avenir qui nous attend. Comme l'entretien avec le Dalaï Lama et la passionnante conversation avec le plus brillant des socialistes français, Michel Rocard.

Rendons grâce à Jean-François Duval : il sait à la fois s'effacer (ou se montrer discret) devant ses interlocuteurs et les pousser dans leurs derniers retranchements. Il aborde une foule de sujets brûlants, profonds, intempestifs, que la presse, aujourd'hui, n'a plus le temps ou le désir d'aborder. Par son insatiable curiosité, sa générosité (écouter l'autre, comprendre sa parole et la restituer), Duval nous donne un livre à la fois épatant et nourrissant qui ouvre de nombreuses perspective sur notre avenir commun.

« À quoi servent les journalistes ? » demandait le philosophe Jacques Bouveresse. Avec son livre, Jean-François Duval offre la plus belle et la plus stimulante des réponses.

* Jean-François Duval, Deman, quel Occident ? Entretiens avec Brigitte Bardot, Michel Houellebecq, E. M. Cioran, Tariq Ramadan, Samuel Huttington, et autres. éditions SocialInfo, Lausanne, 2018.

30/05/2018

La drogue n'est pas un problème !

Unknown.jpegLausanne — une ville suisse à 60 kilomètres de Genève — connaît, semble-t-il, des problèmes de drogue. Ou plutôt de dealers de rue. C'est surprenant. Car la drogue, chacun le sait, n'est pas un problème : quand elle n'est pas encouragée, elle est largement tolérée. C'est devenu banal. Le problème, à en croire un cinéaste vaudois qui s'est toujours engagé pour l'accueil et le respect des migrants, ce sont les rues de Lausanne envahies, dès le matin, par des cohortes de dealers qui ne se cachent même plus, tant ils sont sûrs de leur impunité. Que ces vendeurs de mort travaillent aux portes des écoles ne semble pas, non plus, choquer grand monde. C'est entré dans les mœurs et il faut bien gagner quelques sous, surtout si les dealers, qui sont des victimes du système, n'ont pas le droit de travailler.

Pour sa prise de position courageuse, ce cinéaste lausannois — images-2.jpegFernand Melgar pour ne pas le nommer — s'est vu insulté, calomnié et même menacé physiquement (ce qui montre, encore une fois, le niveau du débat politique sur cette question brûlante où tous les coups sont permis). Il n'a fait, pourtant, qu'exprimer une inquiétude partagée par une majorité de la population vaudoise…

Unknown-1.jpegÀ Genève, non plus, la drogue n'est pas un problème. Les dealers ont pris possession de plusieurs rues des Pâquis, du chemin reliant l'Île au BFM et de quelques parcs publics, dont celui des Cropettes, situé à la sortie de deux écoles (l'école des Cropettes et le CO de Montbrillant). Les enfants passent quatre fois par jour devant les dealers installés sur les bancs ou les pelouses. Heureusement, ils ne s'arrêtent pas. Pas tous, du moins…

Aujourd'hui, le problème de la drogue — symptôme de la violence suicidaire, du mal-être et sans doute aussi du « coma helvétique » — est devenu d'une telle banalité, c'est-à-dire tellement bien intégré dans nos sociétés addictives (la drogue allant de soi) qu'il suffit que quelqu'un l'aborde pour provoquer une tempête de menaces et de récriminations! Le problème, ce n'est pas la drogue, mais celui qui en parle…

Nous en sommes là : le premier qui dit la vérité sera exécuté. 

10:10 Publié dans all that jazz | Lien permanent | Commentaires (1) | | |  Facebook

27/05/2018

Un testament poignant (François Conod)

Unknown.jpegOn avait perdu la trace de François Conod, brillant auteur de trois romans et d'un recueil de nouvelles (dont Janus aux quatre fronts*, Prix des Auditeurs de la RTS 1992) et excellent traducteur de l'auteur alémanique Walter Vogt (six livres parus chez Bernard Campiche). Bien sûr, il y eut, en 2016, ce Petit Maltraité d'Histoire des religions (Slatkine), illustré par Mix et Remix. Mais Conod s'était fait oublier de la vie littéraire…

Il ressuscite aujourd'hui, grâce à son ami Bernard Campiche, qui publie un livre à la fois coup de poing et testament, Étoile de papier**. Ce récit bref et poignant raconte les quelques mois que l'auteur a passés dans un asile psychogériatrique de Lausanne. Interné contre sa volonté (pour des raisons aussi floues que nombreuses : alcoolisme, dépression, obsession du suicide), Conod va tenir une sorte de journal de bord de cette expérience douloureuse. Il raconte le quotidien de l'institution, les repas, les promenades, l'infantilisation des patients, la poigne de fer ou la gentillesse des infirmières, les visites de plus en plus rares, sur un ton à la fois grave et amusé. Il brosse le portrait de ses camarades de chambre, d'un réfugié africain qui ne parle à personne et qui sera bientôt renvoyé en Somalie, des horaires militaires de l'institution. Unknown-1.jpegConod adresse également une critique acerbe aux milieux médicaux (psychiatres, géropsychiatres, etc.) qui ne prennent jamais le temps d'écouter leurs patients ou édictent des règlements absurdes. Cette charge sonne d'autant plus douloureusement que Conod, interné contre son gré, n'a qu'un désir : rentrer au plus vite chez lui. Pour cela, il lui faudra ruser, mentir, rentrer dans le jeu des soignants. 

Ce cri de colère aux allures de testament laisse dans la bouche un goût de cendres : François Conod est décédé le 18 décembre 2017 à Lausanne, sans que l'on sache pourquoi, ni comment, à l'âge de 72 ans.

* François Conod, Janus aux quatre fronts, roman, Bernard Campiche, 1991)

** François Conod, Étoile de papier, Bernard Campiche, 2018.

25/05/2018

Un roman mosaïque (Virgile Élias Gehrig)

Unknown.jpegNe vous attendez pas, avec Virgile Élias Gehrig, à une promenade de tout repos. L'auteur aime les méandres, les chemins de traverse, les déambulations rêveuses. Après trois livres à l'Âge d'Homme (un roman, un recueil d'aphorismes et des poèmes), il nous donne aujourd'hui une somme impressionnante, Peut-être un visage*, tant par son ampleur vagabonde que par son style baroque.

On commence à écrire — surtout en Suisse romande — dès que l'on sent sa vie s'effilocher, ses certitudes s'écrouler, son identité se perdre au fil des jours et des rencontres. C'est ce qui arrive au héros du roman de Gehrig, Thomas, qui souffre d'un mal étrangement helvétique : comme Nicolas Bouvier dans le Poisson Scorpion, il sent un beau matin son visage disparaître. Son épouse est enceinte de leur premier enfant, son père est à l'hôpital : pour conjurer (et cacher) cet effacement, Thomas va disparaître à son tour. Corps et biens. Lui, l'enraciné dans sa langue et son pays, va quitter sa belle Vallée natale : il abandonne tout pour partir et espérer, peut-être, renaître ailleurs.

Unknown-1.jpegC'est le fil conducteur de ce livre qui se lit comme un roman initiatique dont les pierres, de taille et de couleur différente, forment une sorte de mosaïque à la fois fascinante et difficile à suivre, parfois (les digressions sont nombreuses, on aimerait en savoir plus sur l'effondrement de Thomas). Le roman mêle des extraits de correspondance (les lettres du père), des bulletins d'actualité, des aphorismes, etc. Il change souvent de point de vue, même si la langue reste toujours fluide et musicale.

Comme Ulysse, errant d'île en île avant de retrouver Ithaque, Thomas sillonnera l'Europe (qui est le nom de sa première fille), fréquentera les cafés berlinois (où l'auteur a écrit une partie de son livre), il traversera la Croatie, l'Albanie et la Grèce, pour arriver, en fin de course, sur une autre île méditerranéenne : Chypre. C'est là que Thomas va rencontrer le Professeur Grigorios, ascète ou anachorète, puis s'initier au monde mystérieux des bibliothèques et reconstruire, peut-être un nouveau visage.

Le visage est un manuscrit, à lire et à écrire : les caractères qui le composent restent toujours à déchiffrer. 

Un beau roman, touffu, profond, original, qui porte une voix singulière.

* Virgile Élias Gehrig, Peut-être un vissage, roman, l'Âge d'Homme, 2018.

15/05/2018

La pensée est un crime (Roland Jaccard)

Unknown-1.jpegRoland Jaccard aime les paradoxes. C'est normal : il en est un. Ce Lausannois exilé à Paris (ici à la piscine Deligny, avec Gabriel Matzneff) cultive l'esprit viennois fin de siècle, le nihilisme, la lucidité et le désenchantement. Ses maîtres à penser sont des tueurs : ils se nomment Cioran, Schopenhauer, Spinoza, Freud, Schnitzler, Karl Kraus. Chacun, à sa manière, arrache les masques du réel pour nous rendre à notre humble condition de mortel. Ces tueurs, souvent, ont payé le prix fort pour avoir soutenu une vérité qui dérange : le suicide, la solitude, la pauvreté, etc. 

Unknown.jpegDans son dernier livre, Penseurs et tueurs*, un bijou, Jaccard rend hommage à ces figures de la liberté souveraine sans qui — c'est une évidence — nous ne serions pas ce que nous sommes. Ces docteurs en désespoir (Cioran, Schopenhauer) nous ont ouvert des horizons insoupçonnés en renversant les idoles éternelles (Freud l'iconoclaste) ou en jetant une lumière crue sur nos désirs et nos résolutions égotistes.

Le paradoxe, c'est que cet hommage aux penseurs de la mort n'a rien de triste, ni de morbide. Au contraire, il se dégage de ces chapitres courts et intenses une véritable jubilation à retrouver, en chair et en os, sous la plume de Jaccard, ces maîtres du désenchantement. On y retrouve avec un infini plaisir le grand Cioran, dans sa mansarde de la rue de l'Odéon, esprit brillant et solitaire. Mais aussi Marcel Proust, ce tueur du roman français qui payait les critiques du Figaro pour écrire sur ses livres (quand il n'écrivait pas lui-même les critiques en question!). 

images.jpegLes plus belles pages, à mon sens, retracent une rencontre, une vraie rencontre, avec Michel Foucauld, par exemple, ou Serge Doubrovsky.
Le premier a éclairé l'histoire de la folie et de la prison en Occident, avant de s'attaquer à Freud et à Lacan dans son Histoire de la sexualité. Il a les mêmes intérêts que Jaccard. Rue Vaugirard, deux grands esprits se rencontrent. Et cette rencontre est mémorable.

« La plus belle chose qu'on puisse offrir aux autres, disait Foucauld, c'est sa mémoire. »

Bernard Pivot, dans un Apostrophes resté célèbre, accusa Serge Doubrovsky d'avoir tué sa femme pour écrire son extraordinaire Livre brisé. Vérité ou mensonge ? Unknown-3.jpegOn a encore en mémoire les bredouillements de Doubrovsky, pris en flagrant délit. Jaccard lui rend hommage, mais le classe certainement dans la catégorie des « penseurs-tueurs ». Là encore de très belles pages…

Comme ces rencontres imaginaires avec Fernando Pessoa ou Oscar Wilde. Au fond, l'écriture permet un dialogue silencieux avec toutes les ombres qui nous entourent. Et ces ombres, avec le temps, deviennent de plus en plus nombreuses, de plus en plus bavardes…

Jaccard n'évite pas l'actualité, pleine de tueurs à la petite ou à la grande semaine. L'affaire Weinstein (un règlement de comptes œdipien, selon RJ), le triomphe des nymphettes, le cinéma hollywoodien, grand pourvoyeur de rêves et de crimes, etc. On retrouve, en fin de parcours, la frange inoubliable de Louise Brooks qui demande à l'auteur de lui fournir un pistolet pour mettre fin à ses jours malheureux. Mais Jaccard, en bon disciple d'Amiel, se défilera.

* Roland Jaccard, Penseurs et tueurs, éditions Pierre-Guillaume De Roux, 2018.

07/05/2018

La revanche des seconds couteaux

Unknown.jpegUn ami me disait : « Le drame, en Suisse, et particulièrement à Genève, c'est que la politique n'intéresse pas les personnalité de premier plan. Celles-ci vont dans l'économie, l'enseignement ou la culture. Rarement dans la politique. »

Est-ce la raison pour laquelle les deux tiers de la population genevoise (record depuis des décennies) se sont abstenues de voter pour l'élection au Conseil d'État ? Comme en France voisine, lors de l'élection d'Emmanuel Macron, les abstentionnistes sont les grands vainqueurs du jour. Et très largement…

Certes, il faisait beau, très beau même (au bord du lac, on a frisé l'insolation). Certes, le seul candidat sortant du lot avait déjà été élu. Mais quand même… Pourquoi une élection aussi importante n'intéresse-t-elle que 35% de la population ?

Revenons à ce que disait mon ami : parmi les candidats, hier, au CE, peu de têtes qui dépassent. Des gestionnaires honnêtes (les cyniques vous diront : c'est déjà ça!), sérieux, laborieux, sans génie. Mais aucun visionnaire : pour eux, l'avenir reste une énigme, ou plutôt il n'existe pas. On gère le présent et les emmerdements, en bons fonctionnaires de la chose publique. Les premiers rôles ayant été distribués, on se contente des seconds couteaux.

Cela va-t-il changer ? Non, bien sûr. Les forces s'équilibrent. Trois à gauche contre trois à droite. Les oppositions vont s'exacerber, puis s'annuler. Mauro Poggia se réjouit de jouer les arbitres dans ce nouveau combat qui sent le réchauffé. Il faudra encore attendre pour que Genève ne soit plus la capitale suisse des blocages et de l'immobilisme.

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26/04/2018

L'amour au-delà de la mort (Daniel de Roulet)

Unknown.jpegOn connaît le rapport ambivalent que Daniel de Roulet entretient avec  son pays : relation d'amour-haine qui est au cœur de plusieurs de ses livres. Le peintre Ferdinand Hodler, dont on célèbre cette année le centenaire de la mort et à qui de Roulet adresse une série de belles lettres, cristallise parfaitement cette ambivalence. D'abord peintre d'histoire et d'allégories, célébré par la droite patriotique (Christophe Blocher est le plus grand collectionneur de ses toiles) Hodler est considéré par de Roulet comme un « peintre helvétique et besogneux »*. On craint alors le pire. Heureusement, tout va changer avec la rencontre d'une belle Parisienne, Valentine Godé-Darel, qui va devenir son modèle, puis sa maîtresse, et donner un élan nouveau — et pour tout dire moderne — à sa peinture. 

Que s'est-il donc passé ? 

De Roulet mène l'enquête à Paris, puis à Genève et à Vevey (où séjourne Valentine). Il reconstitue sous nos yeux la vie du peintre, fils de paysans bernois, marqué par la mort, l'acharnement au travail, le désir de reconnaissance. Influencé par des artistes comme Albert Anker, Alexandre Calame et Gustave Courbet, le Hodler de la première époque peint des allégories, des scènes symboliques (son célèbre tableau La Nuit fait sensation au Salon du Champ de Mars en 1891 à Paris). 92px-Fernidand_Hodler_-_The_Woodcutter_-_Google_Art_Project.jpgIl célèbre les hallebardiers suisses ou les bûcherons, images du labeur et de la force. Il y a quelque chose d'épique dans ses peintures murales marquées par l'influence du peintre français Puvis de Chavannes.

images-1.jpegC'est alors qu'il rencontre Valentine : le fils de paysans bernois tombe amoureux d'une mondaine parisienne (par ailleurs, également peintre). Elle lui sert de modèle, puis décide de le rejoindre en Suisse. C'est peu dire que Hodler va la portraiturer sous tous les angles, dans toutes les lumières, sous toutes ses coutures. On compte plus de 100 toiles et plusieurs centaines de dessins de Valentine, à la fois objet et sujet d'un amour fou.

Unknown-1.jpegDe Roulet suit pas à pas leur histoire, le premier rendez-vous, les escapades amoureuses. Pour les dire, il retrouve les mots les plus justes, et parfois les plus simples : on dirait que la force que célébrait Hodler dans ses premières toiles s'est muée en passion amoureuse, une passion inquiète et obsessionnelle. Parlant de Hodler, de Roulet parle aussi de lui-même, bien sûr, car le peintre bernois est lié de près à son histoire familiale, ce qui rend le propos encore plus fort et plus percutant. Il y a un véritable enjeu dans ces lettres adressées à un peintre célèbre qu'on ne connaît peut-être pas assez.

Et puis survient la maladie. Une maladie violente et incurable : Valentine souffre d'un cancer des ovaires. À compter de ce jour, Hodler multiplie les visites, à Vevey, puis à Lausanne, au chevet de son amoureuse. Il prend toujours avec lui ses pinceaux et ses crayons. images-3.jpegIl va faire de Valentine non l'objet de sa peinture (pas de vol, ni de viol dans sa démarche), mais le sujet d'une lutte à mort contre la mort. Il va peindre l'agonie de sa maîtresse, non en voyeur, mais en témoin et en exorciste. Il va peindre la vie et l'amour jusqu'à ses ultimes limites. La limite de ses forces. C'est pourquoi ces portraits de Valentine, images de la souffrance et du combat, sont si bouleversantes. Daniel de Roulet rend parfaitement compte de cette lutte à mort (et perdue d'avance) contre une maladie implacable.


images.jpegPendant toute l'agonie de Valentine, entre deux visites à sa maîtresse, Hodler va peindre le Léman comme aucun peintre ne l'avait peint jusque-ici. Compositions à l'équilibre parfait. Harmonie sans pareille des bleus et des blancs, le lac étant le miroir du ciel encombré de nuages. Ces tableaux sublimes forment une sorte de contrepoint à l'agonie de Valentine. images-2.jpegDans les deux cas, une obsession de l'horizontalité : la mort de sa maîtresse, qui avance à pas de loup, et la sérénité du lac, comme une eau dormante. Une consolation. Une méditation. Le contraste est frappant. Les deux séries de tableaux apparaissent comme les deux faces d'un diptyque. 

Il y aurait encore beaucoup à dire sur ce petit livre foisonnant et précis, qui touche juste, par son style et son adresse. Ces lettres sont belles, parfois savantes et érudites (on y apprend beaucoup de choses sur la vie de Ferdinand Hodler), toujours touchantes. Elles rendent compte, à leur manière, d'une relation qui a bouleversé non seulement la vie de deux êtres humains, mais également l'histoire de la peinture. Hodler, qui va mourir deux ans après Valentine, ne s'est jamais remis de la perte de sa maîtresse.

* Daniel de Roulet, Quand nos nuits se morcellent, Lettres à Ferdinand Hodler, Zoé, 2018.

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