Ecrivain de la comédie romande

  • Requiem pour le cinéma français (Eric Neuhoff)

    Imprimer

    Unknown.jpegLe cinéma a toujours été un plaisir solitaire, mais un plaisir solitaire collectif. On y allait le samedi soir en famille ou dans l'après-midi avec son amoureuse. Les salles étaient pleines. Elles rassemblaient une communauté de solitaires (et de silencieux). Elles ne sentaient pas le pop-corn. On ne vous assignait pas une place numérotée…

    Et chaque semaine, il y avait un nouveau chef-d'œuvre. Un spasme d'émotion.

    Le nouveau Fellini. Le nouveau Truffaut. Le nouveau Woody Allen. Le nouveau Sautet ! Le nouveau Godard ! Le nouveau Kubrick ! Quelle époque !

    Oui, mais ça c'était autrefois, quand le cinéma (français) était encore vivant.

    Aujourd'hui, à l'époque des Ch'tis et des Tuche 3, qu'en est-il des jeunes réalisateurs ? « Cette génération a une fâcheuse tendance à insister sur le côté emmerdant. Quelque chose a été détruit au royaume du 7ème art. Comme ces réalisateurs sont compassés, hésitants, maladroits ! Ce sont des cérébraux. Ils se tiennent le front entre les mains. Comme ils souffrent ! On ne se doute pas du mal qu'ils se donnent. Évidemment : ils ne sont pas faits pour ça. »

    Dans son dernier pamphlet, (Très) cher cinéma français*, le journaliste et écrivain Éric Neuhoff n'y va pas avec le dos de la cuillère. Et il a bien raison.

    shopping.jpeg« Leur but devrait être de mettre le cinéma à feu et à sang. Mais non, ils rêvent d'avoir la couvertures des Inrocks. Ce sont de grands sensibles, des écorchés vifs. Il ne faut pas compter sur eux pour nous dévoiler de grands pans mystérieux d'un monde inconnu. Tout cela ne semble pas fait pour durer. Sous nos yeux, l'art déguerpit des écrans sans demander son reste. Nous assistons, impuissants, à cette désertion. Grosses comédies, drames psychologiques raplapla, polars verbeux, voilà le programme. »

    Où sont passés les Trintignant, les Maurice Ronet, les Belmondo ? Et, du côté des dames, Johanna Shimkus, Jeanne Moreau, BB ? Il nous reste, c'est vrai, Catherine Deneuve et Isabelle Huppert (Neuhoff lui taille un costard de première!). Mais où sont les garces irrésistibles et fêlées d'autrefois (Garbo, Dietrich, Betty Davis, Marilyn) ?  

    Pour Éric Neuhoff, le cinéma, c'était bien mieux avant. On peut difficilement le contredire. Qui se souvient du nom d'un réalisateur français d'aujourd'hui ? Personne. Les acteurs, comme les réalisateurs, sont devenus interchangeables.

    « De profundis le cinéma français. On ne peut même pas lui accoler le doux, le beau nom de divertissement. Il était un art forain, il s'est transformé en cours du soir. On y bâille ferme. La distraction est bannie. Rigolos, s'abstenir. » 

    On le voit : Neuhoff est drôle, excessif, injuste. Son livre est un régal de cruauté. Aucun jeune cinéaste ne trouve grâce à ses yeux.

    Aucun ? Non. Il reste Arnaud Desplechin, le génial réalisateur de Comment je me suis disputé (ma vie sexuelle), ou encore Rois et Reine, ou encore Un conte de Noël. Unknown-1.jpegOu, dernièrement, Roubaix, une lumière, un des plus grands films que j'ai vus cette année. Neuhoff sauve Desplechin du carnage. Et il a bien raison. Avec lui, le cinéma retrouve ses lettres de noblesse, surprend, bouleverse. (Photo : Arnaud Deplechin avec les deux héroïnes de son film, Léa Seydoux et Sara Forestier)

    Bref, il faut lire ce livre décapant et bienvenu, qui dresse une état des lieux assez sombre du cinéma français, le cinéma le plus subventionné au monde, envahi, désormais, par les « faits de société », les modes vite démodées, les scénarios faciles et les dialogues débiles. 

    Il est important de savoir que cela n'a pas toujours été comme ça!

    * Éric Neuhoff, (Très) cher cinéma français, Albin Michel, 2019.

  • Nuits hantées (Frédéric Lamoth)

    Imprimer

    Unknown-1.jpegAprès plusieurs romans, tous parus chez Bernard Campiche, Frédéric Lamoth (né en 1975 à Vevey) nous donne Le Cristal de nos nuits*, un recueil de nouvelles qui tournent toutes autour du thème de la mémoire (c'est d'ailleurs le sous-titre du livre). Le titre, bien sûr, fait référence à la terrible Nuit de cristal (du 9 au 10 novembre 1938), pendant laquelle éclatèrent, en Allemagne comme en Autriche, les pogroms anti-juifs. 

    C'est sur cet arrière-fond guerrier que se déploient les nouvelles de Lamoth. On ne se situe pas en Allemagne, ici, ni en Autriche, mais en Suisse, pays miraculeusement épargné par la guerre. Des Allemands s'y sont réfugiés, comme des soldats américains obligés d'atterrir en urgence. Lamoth esquisse leur histoire, suggère leurs rêves, ressuscite leurs fantômes. Il y a, dans ces textes superbement écrits, un parfum entêtant de nostalgie — de mauvaise conscience aussi : alors que l'Europe entière est à feu et à sang, la vie en Suisse paraît bien paisible, et presque fade.

    « Il me semble aujourd'hui encore que cette partie de ma mémoire est comme une grande maison hantée. Une pension de fantômes qui ne trouvent pas le sommeil. Ceux qui peut-être n'ont jamais existé ou qui, du moins, n'auront laissé aucune preuve de leur existence. »

    Unknown.jpegDe longueur variable, ces nouvelles, qui semblent reliées entre elles par le mystère du rêve ou de l'insomnie, célèbrent chacune une disparition, une mort violente (et gardée secrète), un suicide ou un exil. Elles donnent la parole à des êtres anonymes. Elles tournent autour d'un drame silencieux.

    La plus aboutie est la plus longue, et la dernière, me semble-t-il, qui raconte le destin d'un trio amoureux de la musique de Schubert. L'évocation de leur complicité, faite de connivence et de pudeur, est très réussie, comme l'évocation des grands Kappelmeister Furtwängler ou Karajan. La nostalgie y est aussi présente que dans les chansons du Voyage d'hiver. Les personnages sont attachants et bien cernés. Lamoth a besoin d'espace et de longueur pour déployer tout son talent.

    Une réussite, donc, que ce Cristal de nos nuit, même si le tout me semble un peu décousu, et quelquefois trop empreint de mauvaise conscience.

    * Frédéric Lamoth, Le Cristal de nos nuits, mémoires, Bernard Campiche éditeur, 2019.

  • Jacques Chessex (1934-2009) : dix ans déjà

    Imprimer

    Unknown-1.jpegIl y a dix ans, le 9 octobre 2009, disparaissait Jacques Chessex (né en 1934 à Payerne), le plus grand écrivains suisse romand depuis Ramuz. C'était un ami, un sage, un fou, ombrageux, généreux, injuste, bavard, unique. Je lui rends hommage dans mon dernier livre, Éloge des fantômes (L'Âge d'Homme, 2019) en racontant vingt ans d'amitié profonde et tumultueuse. En voici un extrait.

    « Aujourd'hui, nous nous tenons devant ta bibliothèque.

    Rayonnages blancs immaculés qui courent dans toutes les pièces de la maison. Rien ne dépasse. Rien ne viole l'alphabet silencieux. Tu aimes sentir autour de toi ces remparts de cuir et de papier. Ces livres inachevés, inaudibles, imparfaits. Tu tends l'oreille au murmure des fantômes.

    Tant de vies ! Tant de bonnes intentions ! Une Babel de prières adressées au Ciel vide…

    « Nous vivons dans la compagnie des fantômes. Ils sont partout. Bien plus nombreux que les vivants. Ils nous surveillent. Ils nous guettent… »

    Tu prends un livre au hasard. Georges Borgeaud. Nous sommes dans le domaine romand — un peuple de fantômes que tu connais bien, avec lequel tu entretiens des « ressemblances de fibre et d'âme », et pour qui tu as écrit Les Saintes Écritures (tu aimes écrire sur les autres, à une époque où les écrivains sont surtout préoccupés d'eux-mêmes). Tu feuillettes le livre que tu as dans les mains.

    « Comme moi, Borgeaud habite en face d'un cimetière. Lui, c'est le cimetière Montparnasse. Un immense cimetière. Des tombes blanches à perte de vue. Il croit qu'après la mort, nous nous retrouverons tous ensemble dans un jardin enchanté en train de psalmodier des cantiques venus de l'enfance. La vie, chez lui, nie la mort. Pour moi, c'est le contraire. La mort est extinction, grincement, pourriture, prison perpétuelle. Impossible de se réjouir, ni d'y échapper. »

    images.jpegCe jour-là, nous sommes seuls dans la grande maison, seul avec les fantômes. Tu es en veine de confidences. Ce n'est plus Jacques le Fou, mais Jacques le Sage qui est en face de moi. Est-ce un masque ? Toi qui es un Vaudois pure laine (de Montreux par ton père ; de Vallorbe par ta mère), attaché à ta terre, aux pâturages, aux sapins noirs des forêts du Jorat, tu aurais pu vivre à Paris, y faire fortune et y tenir boutique. Tu connais le milieu littéraire comme nul autre en Suisse romande. Ses intrigues. Ses rancunes. Ses ambitions. Et tu te vantes d'avoir été l'ami de tel écrivain millionnaire pendant un jour !

    « Toute une journée ! Tu te rends compte ? Hélas, le soir j'ai ouvert l'un de ses livres… »

    On te reproche souvent d'adopter une posture : celle du grand écrivain. Ou plutôt du grantécrivain, comme l'écrit Dominique Noguez. Et c'est vrai que tu aimes à jouer les ermites sentencieux. Les donneurs de leçons. Par exemple, tu ne souris jamais sur les photographies (et tu ordonnes aux photographes de détruire les images où, par accident, tu esquisses un sourire). Avec le temps, tu as sculpté patiemment ta statue : le morse de Ropraz, comme disait un journaliste impertinent. J'ai l'impression souvent que tu prends une pose étudiée, que tu te transformes en fantôme immobile et muet ou en statue de marbre.

    Larvatus prodeo, disait Descartes.

    Un écrivain s'avance toujours masqué.

    Tu as passé ta vie à arracher les masques, les tiens et les masques des autres, à dénoncer les imposteurs.

    Mais sous le masque, le visage est voilé. Et les traits ne sont jamais purs. Il faut creuser la chair jusqu'à l'os. « Tout lui est bon pour arracher son semblable à ses langages de bois, écrit Pierre-Olivier Walzer, à ses traces errantes et à sa pesanteur mortelle. »

    © photo : Patrick Gilliéron Lopreno

    © dessin : Étienne Delessert

    * Jean-Michel Olivier, Éloge des fantômes, portraits, L'Âge d'homme, 2019.

  • Hommage à Marie Gaulis (1965-2019)

    Imprimer

    Unknown.jpegC'est avec stupeur et tristesse que je viens d'apprendre la disparition de Marie Gaulis, née en 1965 à Thonon, et décédée à La Chaux-de-Fonds le 19 septembre. C'était une femme vive et talentueuse, grande spécialiste de la Grèce, auteur de plusieurs livres brillants, publiés par les éditions Zoé. Fille de Louis Gaulis, grand voyageur et auteur de théâtre, elle a marqué la littérature romande de sa poésie et de son ironie douce. Elle nous manquera beaucoup.

    Je reproduis un article que j'avais consacré au premier livre de Marie Gaulis, Ligne imaginaire, publiée par Métropolis en 1999.

    Lire la suite

  • Julien Sansonnens, Prix Édouard-Rod 2019

    Imprimer

    Le samedi 14 septembre, à 11 heures, à la Fondation de l'Estrée, à Ropraz, on fêtera les vingt-trois ans du Prix Édouard-Rod. Ce Prix littéraire — un des rares et des plus importants en Suisse romande — a été fondé en 1996 par Jacques Chessex. Il vise à promouvoir le travail d’écrivains de qualité. Il peut récompenser soit une écriture neuve et inventive, à travers une première œuvre forte, soit une œuvre déjà confirmée, mais de haute exigence.

    images-1.jpegCette année, le Prix Rod récompense un roman de Julien Sansonnens (né en 1979), L'Enfant aux étoiles (éditions de l'Aire). Inspiré par le tristement célèbre massacre de l'Ordre du Temple Solaire, ce roman est une enquête minutieuse et sans compromis sur cet épisode toujours énigmatique de notre histoire. Avec finesse et précision, Sansonnens sonde l'âme des victimes de cette sombre affaire (en particulier « l'enfant cosmique », fille de Jo di Mambro, assassinée à Salvan) qui défraya la chronique en 1994 et 1995 (voir ici l'émission Zone d'ombre de la RTS consacrée à l'OTS).

    A l'Estrée, à Ropraz VD), les festivités commenceront à 11 heures.

    L'entrée est libre.

    Venez nombreux !

  • Éloge des fantômes : le grand jour !

    Imprimer

    thumbnail.jpeg

    Il sort cette semaine dans toutes les bonnes librairies. S'il n'y est pas, réclamez-le !

    Treize histoires de fantômes, d’amour et d’amitié, d’admiration et de stupeur.

    Treize portraits subjectifs, mais vrais, rigoureux, qui ressuscitent des êtres rencontrés et aimés, quelquefois malgré eux. Des peintres (Marc Jurt, René Feurer), des éditeurs (Simone Gallimard, Vladimir Dimitrijevic, Bernard de Fallois), des écrivains (Michel Butor, Nicolas Bréhal, Jacques Chessex, Aragon), un philosophe (Jacques Derrida), des gens célèbres ou inconnus (Roger Dragonetti, André Dalmas, Juste Olivier), disparus dans les couloirs du temps.

    Ne pourchassons pas les fantômes qui nous hantent, ne les trahissons pas et aimons-les : ce sont les seuls à savoir qui nous sommes. 

    * Jean-Michel Olivier, Éloge des fantômes, L'Âge d'Homme, 2019.

  • Yann Moix, mendiant ou imposteur ?

    Imprimer

    Unknown.jpegEn France, c'est l'heure de la rentrée, qui est surtout littéraire. Pour s'extraire des 450 nouveaux romans à paraître — un véritable tsunami — il faut lancer une polémique. À ce jeu-là, les Parisiens sont les plus forts. On oublie vite les livres pour se focaliser sur celle ou celui ou qui l'a écrit.

    Après Amélie Nothomb, qui se prend pour le Christ, dans un roman aussi vite lu qu'oublié, Soif*, il y a donc l'ancien trublion d'On n'est pas couché, Yann Moix, ami des puissants et habitué des plateaux télé. Il règle ses comptes, dans son dernier « roman », Orléans**, avec sa famille et l'institution scolaire, qu'il exècre. C 'est violent, rageur, emphatique, bouffi de prétention. Il décrit avec force détail les divers épisodes d'une enfance maltraitée — et ce n'est pas beau à voir. Son père le battait, sa mère pratiquait sur lui toute sorte de tortures plus ou moins raffinées, ses institutrices le harcelaient et ne le comprenaient pas. C'est une enfance martyre que décrit Yann Moix. Et l'on ne peut éprouver que de la révolte et de la compassion pour cet enfant victime de tant de sévices.

    Unknown.pngMais, bien sûr, c'est un roman. Autrement dit, pas une confession ou un document qui se veut réaliste, mais une mise en scène d'un moment particulier de la vie du narrateur. Lequel distribue avec talent (et une belle dose de cynisme) les rôles à jouer : le père violent, la mère tortionnaire, l'institutrice insensible au génie de son jeune élève, etc. Et, au centre de cette tragi-comédie, l'enfant maltraité et incompris, qui prend les coups, mais tient le plus beau rôle : celui du martyr — autrement dit, du Christ. C'est le Christ outragé, humilié, torturé, qui parle ici pour dire la violence et la haine qui l'habitent. 

    Encore un effort, Yann ! La crucifixion n'est pas loin…

    Cette posture victimaire, Moix la maîtrise à la perfection. Il l'a encore jouée samedi dernier dans On n'est pas couché. Invité par son ami Laurent Ruquier, il a joué la contrition, l'émotion au bord des larmes, le mea culpa, l'autoflagellation. Unknown-1.jpegIl faut dire qu'il devait répondre de quelques dessins abjects parus il y a vingt ans. Pour une pauvre victime de maltraitante, ça fait beaucoup…

    Qu'à cela ne tienne ! Moix, qui connaît les ficelles du métier, a su retourner la situation à son avantage : s'il a été antisémite, s'il a baigné dans les eaux glauques de Faurisson et consorts, ce n'est pas de sa faute, c'est à cause de son enfance maltraitée !

    L'enfant martyr est d'abord victime de ses parents : c'est pourquoi il a cédé aux sirènes de l'extrême-droite en ricanant sur la Shoah (Ushoahia !)…

    Une fois encore, Moix se donne le meilleur rôle. Comme dans ses livres. Il est d'ailleurs pardonné par une des Grandes Têtes Molles de l'époque : sa majesté Bernard-Henri Lévy, autorité, comme chacun sait, en matière de morale ! Bien sûr, personne n'est dupe. Ces gesticulations relèvent du petit cirque parisien. Le même qui accompagne chaque rentrée littéraire…

  • Délicieuses morsures (Luc Jorand)

    Imprimer

    Unknown-1.jpegLuc Jorand est un grand voyageur. De ses séjours en Chine, en Russie, en Bretagne, à Genève, il a ramené une douzaine de nouvelles, qui sont autant de joyaux, et qu'il a eu la bonne idée de rassembler sous le titre Morsures*, car le style de Luc Jorand est à la fois érudit et mordant. Un vrai bonheur de lecture.

    Tout commence, comme chez Jean de la Fontaine, par une fable animalière où un vieux hibou rencontre une ratte, puis une paonne, puis un putois, puis une truie, etc. Nous sommes ici dans une basse-cour qui ressemble à la ferme des animaux d'Orwell, et Jorand, en ironiste voltairien, en tire une leçon exemplaire…

    IMG_6524.jpgDe Genève, où il a longtemps vécu (il vit désormais à Besançon), Luc Jorand a tiré cinq nouvelles, parfois de brèves satires mondaines (une inauguration, un barbecue, un sapin de Noël servent de prétextes à de savoureux tableaux sociaux), et parfois une longue nouvelle policière. On se laisse prendre sans résistance par ce « Meurtre aux Délices » qui conte l'assassinat, dans le jardin de l'Institut Voltaire, d'un ancien professeur d'Université, grand collectionneur de manuscrits de Voltaire et Rousseau. Sous des noms à peine cryptés, on reconnaît plusieurs personnalités genevoises et quelques grands noms de la bibliophilie internationale (dont le fameux Gérard Lhéritier, fondateur de la société Aristophil). L'enquête est palpitante, l'intrigue bien menée et le dénouement aussi surprenant que possible.

    Avec la section « Fausses nouvelles », Jorand change de ton et aborde des thèmes sans doute plus intimes, ou personnels, comme la mort de son père, ou son séjour en Chine. Mais c'est dans un texte plus long, encore une fois, intitulé « Fausse route », que Jorand déploie toute l'étendue de son talent. Il s'agit d'une longue errance en voiture, dans la campagne française, où les souvenirs, heureux et malheureux, déferlent sur le narrateur, comme la pluie s'abat sur le pare-brise de sa voiture. On pense à Proust, pour la somptuosité de ces phrases en lacets, ou à Quignard qui évoquait lui aussi, dans les dédales de la mémoire, l'afflux des souvenirs perdus. « Il revit ce jeune garçon déambuler avec son père, près de la salle des fêtes, de retour d'une soirée électorale. Il se vit lui-même, tel qu'il n'aurait pas voulu se voir, tel qu'il était tous les matins, chaque jour. Il s'en voulait parfois de sa niaiserie, de son manque d'à-propos. Il avait toujours manqué les moments essentiels. » Dans ce texte qui épouse parfaitement tous les méandres de l'écriture, Jorand retarde l'échéance finale, fatale. Le narrateur évoque ici avec tendresse (et désarroi) la femme qu'il a épousée, qu'il ne comprendra jamais et qui l'attend chez lui, tout au bout du chemin.

    Dans cette même veine, les deux dernières nouvelles de Morsures évoquent des amours perdues, sitôt qu'entrevues. Le style de Jorand s'y déploie avec bonheur. Voltaire s'efface devant Rousseau, et Candide devant Les Confessions ou les Rêveries du Promeneur solitaire. Mais le plaisir de lecture est le même. Il faut se laisser mordre par ces Morsures !

    * Luc Jorand, Morsures, éditions de La Ligne d'Ombre, 2019.

  • Ombres et lumières de l'amour absolu (Daniel Odier)

    Imprimer

    Unknown-1.jpegJ'avais (un peu) perdu la trace de Daniel Odier (né à Genève en 1945), écrivain protéiforme, romancier à succès, mais aussi spécialistes des mystiques orientales (l'amour tantrique). Il revient, pour notre grand bonheur, avec un roman singulier, Fédor & Miss Bliss*, qui est une fantaisie inspirée de L'Idiot de Dostoievski.

    Daniel Odier, rappelons-le, c'est à la fois le scénariste de Les Années-lumière (1981), peut-être le meilleur film d'Alain Tanner, et l'auteur de polars, sous le nom de Delacorda, dont le plus célèbre fut bien sûr Diva, adapté au cinéma par Jean-Jacques Beineix. Unknown-3.jpegC'est aussi l'auteur de plusieurs romans importants et d'ouvrages de référence sur les mystiques orientales et la pensée zen.

    Nous sommes à Vevey, non loin de la maison dans laquelle Dostoievski écrivit, vers 1868, quelques chapitres de L'Idiot. Ce patronage est essentiel, puisque ce roman va servir de toile de fond à Fédor & Miss Bliss. Très vite, l'héroïne, Miss Bliss (autrement dit : Mademoiselle Bonheur, ou Félicité, ou Extase) va se trouver entraînée dans un scénario directement inspiré de Dostoievski. Comme dans le roman russe, elle va tomber sous le charme de Nastassia, fascinante créature d'amour et de mort, elle-même promise à Luigi, un mafieux très épris de sa fiancée, et courtisée, comme il se doit, par Aglaia, un amoureux transi et malheureux. Le scénario dostoievskien, implacable et tortueux, va être parfaitement respecté, d'un bout à l'autre d'un roman qui mêle à merveille le réel et l'imaginaire, ou plutôt son hallucination.

    Pas trace, ici, de roman réaliste : l'imagination a définitivement pris le pouvoir ! Et c'est tant mieux.

    images-3.jpegDans cette fantaisie singulière, Odier développe les thèmes qui lui sont chers : la pureté, l'innocence (incarnées par la délicieuse Miss Bliss), la passion dévorante, la jalousie, etc. Mais au centre du livre, à la fois comme question et comme affirmation, il y a l'amour absolu. Qu'est-ce qu'aimer ? Comment aimer ? Et, bien sûr, quelles sont les conséquences de cet amour absolu ? 

    Je ne dévoilerai pas l'épilogue de ce roman où « tout est magnifié dans un espace-temps où s'expriment les pulsions les plus lumineuses et les plus sombres. » Odier nous montre que le réel n'existe pas — ou plutôt qu'il n'est qu'une hallucination de nos désirs secrets. Après avoir longtemps vécu aux États-Unis, puis à Paris, Genève, Barcelone, cet ami de William Burroughs et d'Anaïs Nin s'est installé sur la Riviera vaudoise, à Vevey, où vécurent Rousseau, Courbet et Dostoievski qui lui a inspiré un roman vif et profond. 

    Une réussite !

    * Daniel Odier, Fédor & Miss Bliss, roman, éditions de l'Aire, 2019.

  • Reinhardt revient à l'Estrée de Ropraz

    Imprimer

    images.jpegSi vous passez par le Jorat vaudois, il ne faut pas manquer l'exposition consacrée au peintre et graveur Gilbert Reinhardt (1937-1998) à la Galerie de l'Estrée à Ropraz, dirigée par Chrystel Ybloux et Alain Gilliéron.

    Une manière de rencontre avec un peintre trop peu connu, ami des écrivains (dont Jacques Chessex), à la palette somptueuse, aux couleurs vives, aux obsessions profondes.

    Une magnifique découverte.

    Sous le titre « Reinhardt revient », l'exposition propose une centaine d'œuvres du grand peintre neuchâtelois, hanté, on le voit, par les fantômes du passé, les visages disparus, les ombres vivantes. Avec lui, la peinture agit comme une résurrection : des formes naissent sur la toile, surgies du rêve ou de la mémoire, tantôt fugaces, tantôt reconnaissables, et donnent chair et couleur au tableau qui vibre encore de leur apparition.

    À la Galerie de l'Estrée, à Ropraz, jusqu'à fin juin.

  • Des fleurs pour Michel Tournier (Serge Koster)

    Imprimer

    Unknown-3.jpegSi tous les écrivains ne rêvent pas d'écrire des best-sellers, tous, en revanche, rêvent d'avoir de bons lecteurs. Michel Tournier a eu cette chance : il a non seulement rencontré le succès avec ses livres (Le Roi des Aulnes, Prix Goncourt 1970), un succès mérité, mais il a eu la chance de trouver un excellent lecteur, subtil et acharné, en la personne de Serge Koster, critique littéraire, romancier, professeur de lettres féru de figures de style. images.jpegOn ne compte plus les textes que Koster a consacrés à l'auteur de Vendredi ou les Limbes du Pacifique, dont il fut un intime : en particulier, le magistral Michel Tournier, paru en 1986 chez Henri Veyrier, et réédité plusieurs fois depuis.

    Quand Koster apprend la mort de Tournier, en janvier 2016, c'est le choc : les deux amis ne s'étaient pas revus, ni parlés depuis longtemps. Et Tournier, mort à 91 ans, ignorait tout de la maladie pernicieuse qui rongeait Koster — la même qui a touché François Nourissier et tant d'autres écrivains : la maladie de Parkinson, baptisée Miss P.

    Depuis plusieurs années, Koster n'écrit plus. Son combat contre la maladie l'épuise. Il va reprendre la plume à la mort de Tournier, à la fois pour lui rendre hommage (quelques fleurs de rhétorique en guise de couronne) et pour lui dire, aussi, peut-être, tout ce qu'il a tu pendant si longtemps, ses cauchemars, le mal qui ronge ses nuits et bientôt ses journées.

    Unknown-4.jpegCela donne un extraordinaire petit livre, Tournier parti*, un livre bifide, à deux faces, presque à deux voix : le récit d'une amitié profonde et fidèle avec l'ermite de Choisel (c'est le côté solaire) et l'avancée subreptice de la maladie, qui provoque des visions terrifiantes et des hallucinations (c'est le côté nocturne). 

    Pour évoquer ainsi le jour et la nuit, l'amitié solaire et les démons nocturnes, Koster retrouve le ton de ses romans « autofictifs ». Lui qui n'arrive qu'« à parler de lui », creuse encore la blessure qui le déchire : le silence, voire le sentiment d'abandon après une amitié de 30 ans avec l'écrivain des Météores et cette lente descente aux abîmes qu'il a l'impression de vivre chaque jour — et surtout chaque nuit — depuis qu'on lui a annoncé sa maladie, en 2011.

    Une fois de plus, ce grand amateur de littérature (il a écrit sur Racine, sur Ponge), obsédé par le style, trouve dans l'écriture une consolation ardente aux maux qui le dévorent. « La salope lâchée par mon organisme pompe mon énergie mentale et physique, elle m'obsède au point de m'empêcher d'écrire, elle ne me permet d'écrire qu'à partir d'elle obsédante, impossible d'échapper au piège. » Pourtant, l'étau se desserre le soir, vers 11 heures, quand il se glisse entre les draps, « s'allonge contre le flanc de la reine de ses années, savoure la paix de tout son souffle, sur la vague de l'accalmie qui l'accueille, l'enveloppe, le sauve. »

    images-2.jpegS'il a, parfois, des accents d'oraison funèbre (on y croise tout un peuple de fantômes), le livre de Koster est aussi une célébration de l'amitié et de la littérature, à travers cette recherche sans fin du style (Koster apprécie Léautaud, Chateaubriand, Racine, tous les grands stylistes) — qui était un sujet de controverse entre les deux amis. Pour Koster, Tournier était sans doute une figure de l'amitié, par son goût pour la métaphore et l'allégorie, mais aussi par sa générosité et sa simplicité.

    En grand amateur de tropes, dans son petit livre éclairant, Serge Koster lui rend admirablement justice.

    * Serge Koster, Tournier parti, éditions Pierre-Guillaume de Roux, 2019.

    Lire la suite

  • L'amour en plus (Antoine Jaquier)

    Imprimer

    Unknown-1.jpegLonguement mûri, le premier roman d'Antoine Jaquier, Ils sont tous morts* (2013), a connu un succès mérité, et reçu le Prix Édouard-Rod en 2014 (voir ici). Deux autres livres ont suivi, Avec les chiens et Légère et court-vêtue, qui poursuivaient, à leur manière, l'exploration de cet envers du décor qui est la marque de fabrique de Jaquier. Aujourd'hui, délaissant les sentiers du roman réaliste, Jaquier nous propose un roman d'anticipation, Simili Love**, nourri à la fois de Yuval Harari et de Laurent Alexandre, les spécialistes de l'Intelligence Artificielle (IA). 

    Nous sommes en 2040, dans un monde fracturé et hiérarchisé en classes distinctes (les Élites, les Désignés, les Inutiles). La Grande Lumière a permis à chacun de consulter sa propre base de données et aussi celle des autres, supprimant ainsi toute intimité, dans une complète transparence. Maxime, écrivain, la cinquantaine déprimée, a perdu dans l'aventure sa femme et son fils, partis sans laisser d'adresse. Il se console avec Jane, un androïde de la dernière génération, connectée à l'ordinateur central, qui connaît tout de ses désirs et de ses peurs, et se rapproche de la femme parfaite dont il rêvait (c'est une excellente cuisinière!). Unknown-3.jpegTous les deux filent le parfait amour. Mais est-ce bien de l'amour ? Et est-il si parfait que cela ? Il vaudrait mieux parler de simili-love, d'amour postiche, de simulacre amoureux. 

    En quelques chapitres, Jaquier reconstitue, de la base au sommet, une société entièrement dirigée par des ordinateurs et régie par des algorithmes. C'est à la fois terrifiant et d'une cohérence sans faille. Dans ce meilleur des mondes (qui n'est bien sûr qu'une projection du nôtre), des puissances occultes (DEUS, la Mère) tiennent les rênes des sociétés fragmentées, à leur unique profit, en fournissant drogues de synthèse, droïdes plus qu'humains et divertissements à gogo. Le tableau — s'il cède un peu facilement à la mode apocalyptique — est saisissant. Dans ce nouveau monde, tout est contrôlé, connecté, manipulé de manière à ne laisser aucune liberté à ceux qui l'habitent.

    Cette perfection artificielle ne dure qu'un temps. Le passé ressurgit dans la vie de Maxime qui décide de sortir des ornières de l'IA pour partir à la recherche de son fils. La seconde partie du livre, où l'on sent l'influence de Cormac McCarthy (La Route***), brosse un autre tableau : comment sortir du système, finalement agréable, qui faisait de Maxime un privilégié, dopé aux pilules de soma ? Arpentant la Bretagne, Maxime va rapidement découvrir que les marges de cette nouvelle société ne sont pas sans danger. La mort y rôde, comme l'amour. L'alternative sociale que dessine Jaquier ressemble aux utopies soixante-huitardes (vie en communauté, permaculture, décroissance, etc.) et fait la part belle (un peu trop, peut-être) aux prédictions catastrophistes. Mais cela n'enlève rien à la force de ce roman d'anticipation qui frappe à la fois par son imagination et sa cohérence.

    * Antoine Jaquier, Ils sont tous morts, roman, L'Âge d'Homme, 2013.

    ** Antoine Jaquier, Simili Love, roman, Le Diable Vauvert, 2019.

     

    Lien permanent 1 commentaire
  • Embarquement immédiat ! (Philippe Sollers)

    Imprimer

    images.jpegSon roman précédent, Centre*, procédait par cercles concentriques, en recherchant sans cesse son point d'appui, son point de fuite ou de rupture, pour toucher l'essentiel : le cœur absolu des choses. On y croisait des visages familiers : Copernic, Freud, mais aussi Dante et Shakespeare (déjà!) et l'inoubliable Comte de Lautréamont, auteur mystérieux des Chants de Maldoror.

    Tout commence, ici, dans Le Nouveau**, par le vol un peu fou d'une mouette, une mouette rieuse, qui fait mine d'attaquer le narrateur qui rêve sur une plage de l'Atlantique. Aucune agressivité, juste un signal. Sollers, qui s'y connaît en écritures, y voit tout de suite un message, sans doute venu de la nuit des temps : une mouette, la plage, une barque échouée au fond du jardin, qui servait à rejoindre le bateau que Louis, l'arrière-grand-père, avait baptisé La Nouveau.

    Il n'en faut pas davantage pour embarquer avec lui dans ce roman qu'on pourrait dire familial, car les personnages sont tous issus de la famille Sollers.

    Unknown.pngIl y a Henri, le navigateur, et sa femme Edna, l'Irlandaise. Il y a aussi Louis, l'escrimeur, et Lena, la magicienne. C'est le point de départ — le carré magique — du nouveau roman de Philippe Sollers : une interrogation sur le passage, la transmission, la fuite du temps qui s'ingénie à tourner sur lui-même, à revenir en arrière, mais demeure aspiré sans cesse par le nouveau. Pour Henri, ce sont les voyages au long cours, la navigation autour du monde, mais aussi la rencontre avec l'étrangère, Edna, qui deviendra sa femme. Pour Louis, c'est la passion du jeu et de l'escrime, de la lecture et du silence.

    Est-ce pour cela, et à cause d'eux, que le narrateur ressent depuis toujours le besoin d'embarquer pour de nouveaux rivages, de déchiffrer de nouveaux signes, d'aimer l'escrime et les bateaux ? « Sur la scène invisible du Nouveau, tout s'éclaire, tout s'explique. La mort elle-même devient amoureuse de la parole qu'elle porte. »

    Comme toujours, on navigue en joyeuse compagnie. Ici, Shakespeare nous accompagne dans les tempêtes comme dans les calmes plats. Sollers revisite son théâtre et sa vie, à commencer par sa mère, Mary, qui eut neuf enfants, et par son père, aux abonnés absents, à une époque où « le Nom du Père était roi, on priait constamment pour lui, on rêvait de le tuer, il devenait fou sur la scène. » William le sent, le sait, il va le dire dans son théâtre. 

    Des Sonnets érotiques à La Nuit des Rois, en passant par Hamlet et Othello, William n'aura de cesse de brasser le désir, de le tordre, de le défigurer. « Je suis mon désir, je veux mon désir, le désir me veut, tous les désirs me veulent. J'ai la volonté de mon désir, vous serez forcés de m'aimer puisque mon nom est désir (WILL I AM). Dans la corruption générale et même si je pourris, anonyme, dans une tombe. »

    philippe sollers,roman,le nouveau,négation,dieu,escrime,gallimardDans un va-et-vient constant entre le réel et l'imaginaire, les épisodes biographiques et les éclairages littéraires, Sollers traque à sa manière le « dieu nouveau ». Celui que chaque époque se donne, le dieu jaloux qui demande un sacrifice absolu. « Le dieu nouveau ne dit jamais « nous », ne s'adresse à aucune communauté particulière, ne parle pas de sauver le monde ou l'humanité. Comme c'est un dieu extrême, il choisit uniquement des singularités. Celles-ci sont aussi différentes que possible, si elles se rencontraient, elles n'auraient rien à se dire. L'extrême de X n'est pas celui de Y, et encore moins celui de G ou de Z. »

    On croise encore, un peu plus loin, dans cette navigation aventureuse, André Breton et sa bande de surréalistes (l'adjectif le plus galvaudé de notre époque), « C'est à croire qu'une coalition est toujours prête à se former pour qu'il ne se passe rien. » Rien ne se passe ; pourtant, quelque chose arrive. Que tout le monde attend depuis toujours (l'attente est une des conditions de son apparition), dans le silence ou la tempête qui fait rage, sur une plage de l'Atlantique, sous le rire des mouettes : cela s'appelle le Nouveau

    * Philippe Sollers, Centre, roman, Gallimard, 2018.

    ** Philippe Sollers, Le Nouveau, roman, Gallimard, 2019.

    À ne pas manquer : Josyane Savigneau publie ce mois-ci un livre d'entretiens avec Philippe Sollers, Une conversation infinie, Bayard, 2019.

  • Maldoror sur le rivage (Jean Starobinski)

    Imprimer

    IMG_2982.jpgAu printemps 1980, j'envoie à André Dalmas, le responsable de la revue Commerce (fondée par Paul Valéry), un texte sur Lautréamont et Les Chants de Maldoror — mon livre de chevet.

    André Dalmas (dont je parle plus longuement dans mon Éloge des fantômes, à paraître en septembre) est emballé et demande — sans m'en parler — à Jean Starobinski un texte qui pourrait « préfacer » le mien.

    C'est ainsi que je découvre, avec surprise et ravissement, « Maldoror sur le rivage », le texte que Staro a écrit pour accompagner mon Texte des Anges sur Lautréamont…

    Un grand bonheur !

    Et quelle générosité de la part de Staro !

    Lien permanent Catégories : all that jazz 0 commentaire
  • Fantaisie poétique (Arthur Billerey)

    Imprimer

    ArthurBillery.jpgÀ l'aube des mouches* : sous ce titre énigmatique, Arthur Billerey (né en 1991) nous propose un livre de poésie inscrit à la fois dans une tradition classique (plusieurs poèmes sont inspirés d'Aragon, de Guillaume Apollinaire et de Jean-Pierre Schlunegger) et dans une veine tout à fait personnelle. Cela donne un recueil un peu disparate, mais riche en promesses et en découvertes…

    Arthur Billerey, qui travaille aux éditions de l'Aire avec Michel Moret, dirige la collection Métaphores. qui a publié Vahé Godel et Pierre-Alain Tâche. Il baigne depuis toujours dans la poésie. Une poésie baroque et imaginative qui semble aux antipodes, heureusement, d'une certaine poésie minimaliste romande qui se complait dans la contemplation du rien ou la recherche désespérée de « la rose bleue » (Dürrenmatt). Jugez plutôt :

    ton sang des rues/ tessons de bouteilles perdues/ sous la chanson d'une fontaine /qui coule de source et qui me cloue/ auprès de laquelle j'ai une soif de loup/ c'est fou comme les villes martèlent/ ah moutons tondus des migraines

    Jouant avec les mots (penser/poncer/pincer/passer…), l'auteur laisse courir sa fantaisie, qui semble inépuisable. Unknown-1.jpegQuelquefois, par facilité, cela tombe un peu à plat. Le plus souvent, cette fantaisie nous entraîne sur des sentiers sauvages et passionnants. Il y a là une richesse et une vivacité qui nous ramènent aux sources de la poésie : le rythme, la musique, la chair des mots, dans une liberté absolue.

     la vie est comme je la fais/ levant les yeux pas à pas/ je cherche je chercherai/ même face au vent froid/ et déchaussé de chaleur/ à marcher à marcher/ à tout perdre de vue/ montagne unité perdue

    On marche, on respire, on longe des mers et des abîmes, on tombe, on se relève (« la chute est toujours devant soi ») : il y a une expérience de vie — riche et singulière — dans ce livre qui parle davantage de l'aube que des mouches ! Un livre dense et léger, qui accueille le monde et lui rend grâce, comme les romans de Corinne Desarzens (qui signe la préface), avec étonnement et générosité.

    * Arthur Billerey, À l'aube des mouches, éditions de l'Aire, 2019. 

  • Ma mère, ma haine, mon amour (Clémentine Autain)

    Imprimer

    Unknown-3.jpegLa haine est mauvaise conseillère : elle aveugle et rend sourd à la recherche de la vérité, ou, tout au moins, d'une vérité qui éclairerait ou bouleverserait l'écriture. C'est ce que que l'on se dit en lisant les premières pages du récit autobiographique de Clémentine Autain, Dites-lui que je l'aime*. On se dit également qu'il s'agit d'un nouveau règlement de comptes (un genre en vogue ces temps-ci) entre une mère disparue et sa fille pleine d'amertume et de ressentiment. 

    Il faut dire que la fille en question n'est pas n'importe qui, puisqu'il s'agit de Clémentine Autain, militante féministe, politicienne engagée aux côtés de Jean-Luc Mélenchon, qui s'est illustrée aussi par quelques déclarations tapageuses et clivantes sur les attentats terroristes en France. Dans son livre, Clémentine Autain montre un autre visage, plus authentique, plus touchant aussi (elle à qui l'on reproche d'être toujours glaçante!) : celui d'une fille abandonnée par une mère artiste qui préférait sa carrière professionnelle à sa vie familiale…

    Comme on sait, Clémentine Autain est la fille du chanteur Yvan Dautain (à droite sur la photo) et de la comédienne Dominique Laffin, morte à 33 ans, dans des circonstances étranges (on la retrouva inanimée dans son bain : suicide ? crise cardiaque ?). Unknown-1.jpegSon père l'a recueillie, enfant, alors que sa mère, étoile filante du cinéma français, enchaînait les rôles et négligeait sa fille au point d'oublier d'aller la chercher à l'école. Cette hérédité lourde à porter, on la sent à chaque page de Dites-lui que je l'aime qui, de règlement de compte familial, se transforme, au fil du récit, en déclaration d'amour.

    Car le livre, bien vite, prend la forme d'une manière d'exorcisme : comme si l'auteur devait tuer sa mère encore une fois avant de pouvoir lui parler, et comprendre qui elle fut (Clémentine avait douze ans quand sa mère est morte). Cette enfance chahutée par de nombreux déménagements, les innombrables amants de sa mère, son image idéale auprès des réalisateurs de cinéma (Claude Miller, Jacques Doillon, entre autres) et son incapacité à occuper sa place dans la « vraie vie »: tout cela crée un mur, infranchissable, entre la mère et la fille.

    Il faut du temps, et beaucoup de mots pour l'escalader — ou peut-être seulement le contourner (l'enfance est le plus grand malentendu). 

    images-3.jpegDominique Laffin était une comédienne qui a fasciné les réalisateurs français : elle avait cette lumière, cette fraîcheur, cette ingénuité que le cinéma recherche. Pendant dix ans, elle a enchaîné les premiers rôles, elle qui n'avait jamais fait d'école de théâtre (elle était baby-sitter chez Miou-Miou et Julien Clerc). Puis, les contrats sont devenus plus rares, elle a commencé à frôler les ténèbres (comme disait Duras, l'alcool a joué dans sa vie le rôle de Dieu) et entamé une descente aux enfers que personne n'a pu arrêter…

    images-2.jpegTout cela, Clémentine Autain résiste à le savoir. La première partie de son livre insiste plutôt sur les raisons qu'elle a de détester sa mère — et ses raisons sont nombreuses. Puis, les résistances tombent. Elle commence son enquête sur cette femme, sa mère, cette inconnue. Elle va interroger les hommes qui l'ont aimée. Elle découvre alors une autre femme que celle qu'elle croyait connaître. Une femme rayonnante. Une femme qui pleure aussi. Une féministe engagée qui participe, avec Delphine Seyrig et d'autres comédiennes, à plusieurs manifestations. En même temps que sa plume s'adoucit, elle trace peu à peu le portrait d'une mère qu'elle peut aimer. Qu'elle peut s'autoriser à aimer. 

    C'est la leçon de ce petit livre dense et attachant : la haine est un bouclier qui ne protège jamais de l'amour.

    * Clémentine Autain, Dites-lui que je l'aime, Grasset, 2019.

  • Joyce Carol Oates ou la liberté souveraine

    Imprimer

    file74e3gjfmrzs14xmmucsx.jpg

    J’ai vécu l’âge de glace du roman – et j’y ai survécu! À l’université régnait en maître le roman dit «nouveau», autrement dit: sa négation. « Plus de récit, non, jamais »: l’injonction de Maurice Blanchot semblait définitive: on n’avait plus le droit de raconter des histoires, ou alors, si on persistait dans l’erreur, il fallait que ces histoires soient subtilement déconstruites, pour ne pas dire illisibles. Le roman était mort: Alain Robbe-Grillet et ses joyeux comparses avaient cloué à jamais le cercueil.

    Quand on veut écrire, malgré tout, il faut se débarrasser des injonctions, surtout universitaires. Oublier le «nouveau roman», qui n’est qu’une époque de la littérature, et pas la plus émoustillante. C’est une tâche passionnante: on découvre alors tous les auteurs mis au rebut ou simplement oubliés par l’alma mater. Les auteurs mal famés comme l’odieux et génial Céline, le subtil Paul Morand, la vénéneuse Violette Leduc – et même Françoise Sagan, épinglée à jamais dans la catégorie des écrivains frivoles (mais quelle grâce!).

    Lire aussi: Joyce Carol Oates tisse une trame sulfureuse à la lumière des neurosciences

    A l’université, la littérature romande n’a jamais eu qu’un strapontin. Elle représentait une littérature exotique, ataviquement attachée au terroir, sans visée universelle, prisonnière de ses tics et de ses tournures locales. Quel dommage! Pour l’écrivain en devenir, l’école buissonnière était obligatoire et passait par la découverte des livres de Chessex et de Chappaz, de Bouvier et de Corinna Bille, de Germain Clavien et de Pierre Girard, de Georges Haldas et de Jean Vuilleumier. Autant de voix uniques et singulières. Autant de territoires inconnus, à des années-lumière de la doxa, qui ouvraient, pour le lecteur avide, de nouveaux horizons, où l’air était plus frais et la vie plus sauvage. 

    Ces horizons illimités, je les ai connus en 1995 quand je fus invité par l’Université du Michigan, à Ann Arbor. J’étais chargé de donner un cours sur la littérature suisse: Rousseau, Ramuz, Chessex, Corinna Bille, Bouvier, auxquels on avait rattaché, par nécessité pédagogique, Monsieur de Voltaire, qui était au programme des examens! Autant dire que pour mes étudiants des grandes plaines j’enseignais une manière de chinois! Je profitai de mon séjour pour lire les écrivains qui attendaient depuis longtemps sur ma table de chevet. J’étais au Michigan, il me fallait lire aussi les écrivains du cru, les mieux à même de me faire découvrir le génie des lieux.

    Lire aussi: Joyce Carol Oates lâche le diable dans l’Amérique puritaine

    C’est ainsi que j’ai découvert Joyce Carol Oates, le plus grand écrivain américain vivant. J’ai commencé par Solstice, le récit d’une amitié insolite entre deux femmes qui s’attirent et s’affrontent, sur fond de création artistique (l’une d’elles est sculptrice). Puis j’ai continué avec Le pays des merveilles. Puis Amours profanes, Haute Enfance, Le goût de l’Amérique. La liste est longue des livres lus et encore à lire, puisque cette femme d’allure si frêle a publié près de 70 ouvrages – récits, romans, pièces de théâtre, essais – et usé de plusieurs pseudonymes, dont Rosamond Smith et Lauren Kelly!

    Impossible, donc, d’en faire le tour: Joyce Carol Oates, née le 16 juin 1938 (le jour du Bloomsday!) dans l’Etat de New York, épuise, par la richesse de son œuvre, les lecteurs les plus aguerris – sans parler de ses éditeurs, ni de ses traducteurs qui peinent à suivre les ramifications de cette œuvre monstre.
    Le réalisme est la lèpre de la littérature. Chaque livre puise ses racines dans le réel, mais il ne doit jamais s’y enferrer, ni s’y enterrer. C’est la force des romans de Joyce Carol Oates: ils commencent par un cri, un geste suspendu, une scène de cauchemar (un enfant que sa mère tente de noyer dans la boue dans Mudwoman). Ils sont ancrés dans le réel.

    Mais l’auteure abandonne assez vite la piste réaliste ou sociologique. Ce réel, alors, se révèle hanté de forces obscures, violentes, contradictoires. C’est une glu dont il faut s’échapper. Il s’ouvre au fantastique et au «gothique», comme on dit aujourd’hui (relisez Maupassant: il ne fait pas autre chose). L’auteure apprend à démasquer les pièges du monde et à les déjouer. C’est un jeu infernal. Elle ne prend jamais parti. Elle dit le bien comme le mal, imperturbablement, sans se soucier de la doxa à la mode (c’est pourquoi beaucoup de ses livres ont fait scandale). Ses personnages sont déchirés, abandonnés, en quête de rédemption: le plus souvent, ce sont des femmes, qui réussissent le prodige de s’en sortir, de se sauver, alors que tout conspirait à leur perte.

    Joyce Carol Oates, pour tous les écrivains, c’est l’exemple d’une liberté souveraine.

    Jean-Michel Olivier

    © Le Temps, 2019.

    @ dessin : Frassetto.

  • Les légendes vivantes (Olivier Beetschen)

    Imprimer

    Le polar est un genre à la mode — peut-être trop. Ces dernières années, les auteurs scandinaves (Henning Mankell, Jo Nesbo, Gunnar Staalesen, entre autres), ont donné un second souffle au roman policier, si prisé par les Américains (Chester Himes, Harlan Coben, Michael Connelly, Patricia Highsmith). Cela donne parfois d'excellents livres (James Lee Burke, Jim Harrison), où l'intrigue policière sert de prétexte à une exploration en profondeur de certains milieux ou certaines régions sauvages. Cela donne, aussi, souvent, des romans poussifs aux personnages caricaturaux et à l'intrigue sans surprise.

    images-2.jpegCe n'est pas le cas du dernier livre d'Olivier Beetschen, L'Oracle des Loups*, dont on a salué, ici, les recueils de poésie et le précédent roman, La Dame rousse** (voir ici). Comme toujours, chez cet écrivain singulier, le récit est tissé d'une intrigue — ici policière — et de légendes anciennes, qui viennent télescoper les personnages principaux et éclairer leur destinée. 

    Dans L'Oracle des Loups, tout se passe à Fribourg, que l'auteur connaît bien pour y avoir suivi, dans l'autre siècle, les cours de l'Université (avec, entre autres, Jean Roudaud et la fascinante Christiane Singer). C'est une ville pleine de méandres et de mystères, où le feu couve souvent sous la cendre.

    Tout commence, ici, par une explosion, qui ne fait (semble-t-il) aucune victime, mais bouleverse la quiétude de la ville. images.jpegLa police mène l'enquête avec un vieux briscard, l'inspecteur Verdon, et un « bleu », l'inspecteur Sulic (un géant débonnaire, amateur de Villon et de café fertig : une grande réussite), qui sont chargés de faire la lumière sur cette affaire. Tout se complique, le lendemain, quand on découvre, au pied de la Vieille-Ville, le cadavre démembré d'un jeune homme. Crime crapuleux ? Règlement de compte entre dealers ? Les hypothèses sont multiples et l'inspecteur Sulic a du pain sur la planche…

    Le récit est rondement mené, en brefs chapitres qui composent une semaine d'enquête sur le terrain (de vendredi au samedi suivant). Tous les ingrédients du polar sont là : l'intrigue, les crimes particulièrement sanglants, l'enquête policière, le faisceau des indices, les nombreux coupables potentiels, etc. Le polar est vivant, alerte, bien écrit et il tient le lecteur en haleine d'un bout à l'autre du livre. 

    Un autre charme du roman, c'est la présence fantomatique et pourtant bien réelle de la ville de Fribourg, qui est peut-être la véritable héroïne du livre. On passe d'un bistrot à l'autre, d'une rive à l'autre de la Sarine, de la Basse à la Haute-Ville, on traverse des ponts, on emprunte des sentiers escarpés, on se perd dans des ruelles obscures. Bref, on parcourt la ville en tous sens, toujours à pied ou au pas de course (Sulic est un ancien hockeyeur). La géographie du lieu est particulièrement réussie.

    Une autre réussite — qui est la patte de Beetschen — c'est l'importance des légendes qui  hantent le récit. La bataille de Morat, Les Filles du Temps et bien sûr La Dame rousse, dont on perçoit ici les échos lointains. Ces légendes ne sont pas décoratives ou anecdotiques : elles jouent un rôle capital dans le récit, en lui donnant une profondeur historique singulière. Ces légendes sont vivantes, l'inspecteur Sulic en prend conscience à chaque instant. Elles se prolongent aujourd'hui et éclairent les actes les plus mystérieux. Alors que dans La Dame rousse, les légendes ralentissaient le récit, ici, dans L'Oracle des Loups, elles rythment le polar et en relancent l'intérêt. 

    Dans Jonas (1987), Jacques Chessex transformait Fribourg en une sorte de baleine monstrueuse, à la fois vorace et tentatrice, dont le héros devait se détacher pour renaître à la vie. Le Fribourg de Beetschen, mystérieux et plein de chausse-trappes,  exerce aussi ses charmes vénéneux sur les personnages de L'Oracle des Loups en les poussant au mensonge et au crime. Chez Chessex, la naissance est particulièrement difficile et douloureuse. Chez Beetschen, c'est la vérité qui se fait jour à travers une explosion de violence et un vrai bain de sang.

    * Olivier Beetschen, L'Oracle des Loups, roman, l'Âge d'Homme, 2019.

    ** Olivier Beetschen, La Dame rousse, roman, L'Âge d'Homme, 2016.

  • Nous sommes sauvés !

    Imprimer

    Unknown-3.jpegVoici enfin, tant attendu, le « Guide à l'intention des professionnel-le-s » qui va résoudre tous les problèmes de sexisme ordinaire et de violences sexuelles à l'école. Rédigé par onze (11) femmes et un homme (le brave Yves de Matteis a dû se sentir bien seul), il est le reflet fidèle des clichés de l'époque.

    Baignant dans l'idéologie de « genre », infantilisant, luttant contre l'« hérérosexisme » (sic), écrit dans un sabir pseudo-scientifique (le « genre » n'est pas une science, comme on sait, mais une hypothèse de travail), ce manuel atteint des sommets de bêtise.Unknown-1.jpeg

    Il est pourtant subventionné par le Conseil d'État qui, je pense, n'a pas pris le soin de le lire. Il est agrémenté de dessins dont la finesse n'est pas l'atout majeur, ni la qualité artistique. 

    Heureusement, un lexique, en fin de manuel, permet aux ignares de mieux comprendre les rudiments de cette novlangue redoutable et leur donne tous les outils pour mieux « repérer et agir » !

    Nous sommes sauvés ! 

  • Sur les chemins noirs (Sylvain Tesson)

    Imprimer

    Sur les chemins noirs, de Sylvain Tesson. Un chef-d'œuvre absolu ! Voici l'entretien que Tesson a accordée à son éditeur lors de la sortie du livre.

    Unknown-3.jpeg« Corseté dans un lit, je m’étais dit à voix presque haute : “Si je m’en sors, je traverse la France à pied”. Je m’étais vu sur les chemins de pierre ! J’avais rêvé aux bivouacs, je m’étais imaginé fendre les herbes d’un pas de chemineau. Le rêve s’évanouissait toujours quand la porte s’ouvrait : c’était l’heure de la compote.
    Un médecin m’avait dit : “L’été prochain, vous pourrez séjourner dans un centre de rééducation”. Je préférais demander aux chemins ce que les tapis roulants étaient censés me rendre : des forces. »

    Peut-on définir ce livre comme un journal de voyage ? 
    Tesson : Je parlerais plutôt de journal de marche, mais ce type de journal se heurte à un double écueil : celui de la répétition — tous les jours il se passe la même chose, je me mets en marche, je me repose, je me remets en marche…— et celui de la diffraction. Il faut structurer les sentiments, les idées, les réflexions, les méditations qui accompagnent une progression, afin de ne pas partir dans une effroyable dispersion. Donc ce livre est un journal organisé, un journal a posteriori. Au fond, c’est une forme de récit qui se donne l’apparence du journal.

    images.jpegEn croisant certains randonneurs à la recherche du pittoresque, vous évoquez leur désir de se désennuyer. Auriez-vous fait le choix de vous ennuyer ? 
    Tesson : Effectivement, je n’allais pas chercher un pays d’affichiste, de papier glacé, mais un pays perdu, un pays dans l’ombre, et on pourrait imaginer que le voyage sur les chemins oubliés, au rebours absolu du pittoresque, est une forme de recherche de l’ennui. C’est un paradoxe, à ceci près que le simple fait d’être dans l’action de la marche écarte du péril de l’ennui. Cela me fait penser à Barbey d’Aurevilly, qui, en parlant des chouans et de leur façon de combattre dans les chemins creux, emploie le verbe « chouanner ». Chouanner, cela veut dire prendre la poudre d’escampette, disparaître, défendre le monde que l’on aime en se dissimulant… j’ai envie d’en faire un principe d’existence.

    Vous portez sur les paysages un regard plutôt scientifique, de botaniste, de naturaliste, de géologue… 
    Tesson : J’ai une formation de géographe, et j’aime beaucoup Vidal de La Blache quand il explique que nous croyons être les régents de l’histoire, alors que nous sommes d’abord les disciples du sol. Le fait de marcher à travers cette extraordinaire mosaïque climatique, géologique, écosystémique de la France, m’a confirmé dans cette idée. Je ne crois pas qu’on soit tout à fait le même quand on vit dans le calcaire que lorsque l’on vit dans le granit.

    Unknown-1.jpegVous évoquez souvent la notion d’interstices…
    Tesson : C’est exactement le principe de ce cheminement : chercher les interstices où une dissimulation est possible. Je crois que cette dissimulation est urgente, car nous sommes rentrés dans une époque de surveillance généralisée et consentie. Ce n’est pas nouveau, mais avec le déploiement des nouvelles technologies dans tous les champs de notre existence, nous savons maintenant que nous vivons dans le faisceau, sous l’œil, comme l’œil de Sauron dans Le Seigneur des Anneaux.
     
    L’homme qui arrive dans le Cotentin est différent de celui parti du Mercantour ?
    Tesson : D’abord, je m’étais reconstruit physiquement par cette belle activité, très simple, très pure, et probablement fondatrice, qu’est la marche. Deuxièmement, j’avais porté un regard sur un pays que je ne connaissais pas, la France, et j’avais pu me rendre compte de la disparition d’une catégorie de population, les paysans, ceux-là même qui ont forgé le visage de la France. Ils nous lèguent quelque chose qui s’appelle le paysage, et ils ne seront plus jamais là pour nous l’expliquer. Troisième leçon, c’est qu’il est possible de traverser le pays en se glissant dans les interstices grâce à un outil très simple, la carte au 1/25 000e, cette carte au trésor qui nous révèle les chemins de traverse. J’ai essayé de bâtir un texte autour de cette idée qu’il y avait une forme d’accomplissement intérieur de la pensée, de l’équilibre, du sentiment d’être à la verticale de soi-même, à condition de se tenir sur ces chemins où on est autonome, libre, environné par la beauté des paysages.

    Entretien réalisé avec Sylvain Tesson à l’occasion de la parution de Sur les chemins noirs.

    © Gallimard